- Un PC s'installait à la main, une disquette à la fois, et la journée était passée.
- Internet arrivait par le fil du téléphone, facturé à la durée, au rythme du modem.
- PHP, né en 1995, fait encore tourner près de 70 % des sites au langage serveur connu.
Le sifflement du modem qui s'emballe, le téléphone qui sonne occupé, le compteur qui égrène les minutes dans un coin de l'écran : quiconque a allumé un PC en 1995 s'en souvient. Internet se méritait. Aujourd'hui, une page s'affiche avant la fin du clic. Hier, il fallait d'abord installer la machine, la réinstaller après chaque plantage, puis convaincre la famille de laisser la ligne libre. Voici ce chemin, de la disquette à l'intelligence artificielle, raconté par quelqu'un qui l'a parcouru pas à pas.
Le PC de 1995 : quarante disquettes et une journée d'installation
Acheter un ordinateur à l'époque, ce n'était pas l'allumer pour s'en servir. Le boîtier arrivait presque vide, et il revenait à l'acheteur de lui donner vie avec ses propres disquettes. Pas de téléchargement, pas de mise à jour automatique, pas de tutoriel en ligne : on avançait avec un manuel, de la patience et un peu de chance.
MS-DOS 6.22 et Windows 3.1 : une installation interminable
Le premier PC arrivait en 1995. On y installait MS-DOS 6.22, Windows 3.1, Word et Excel à partir de copies, étiquetées au feutre : 1/6 pour DOS, 1/10 pour Windows. Au total, près de quarante disquettes à glisser une à une dans le lecteur. Il suffisait qu'une seule soit illisible pour tout reprendre depuis le début.
Plantages et formatage : tout recommencer sans aucune aide
Dès les premiers jours, Windows se mettait à planter, à cause d'erreurs de configuration. Personne vers qui se tourner : pas de web, pas de forum, pas d'assistance en ligne. Alors on copiait ses documents Word et Excel sur disquette, on formatait le disque en ligne de commande, et on réinstallait tout, sans oublier un seul support.
Le formatage prenait lui-même des heures, et la journée entière y passait. Pour se détendre, il restait le démineur.
Internet par le téléphone : modem, forfaits et ligne occupée
Début 1996, un Packard Bell flambant neuf, acheté chez Conforama pour 2 000 à 3 000 francs environ, remplaçait la vieille machine. Il embarquait Windows 95 et un lecteur de CD-ROM, sans chasser la disquette pour autant. Pour la première fois, la maison pouvait se brancher sur le reste du monde, à condition de passer par la prise du téléphone.

AOL contre Wanadoo : des boîtiers différents, un même compteur
Beaucoup d'abonnés ont connu les deux. AOL inondait les boîtes aux lettres de CD qui offraient des heures de connexion, jusqu'à cinquante pour un forfait de l'époque. Wanadoo, ouvert au public le 2 mai 1996 par France Télécom, misait sur la réputation de l'opérateur historique et sur sa facture rassurante. Il proposait même une passerelle vers les services du Minitel qui n'avaient pas encore migré, et il lui a pourtant fallu quatre ans pour atteindre son premier million d'abonnés.
Dans bien des foyers, deux modems se sont succédé : un boîtier bleu d'Olitec aux couleurs de Wanadoo, puis un noir de U.S. Robotics pour AOL.
Ligne occupée, fax et AltaVista : la vie sous compteur
Tant qu'on restait connecté, le téléphone sonnait occupé : un appel important, et toute la famille réclamait la ligne. Le Minitel avait déjà habitué les Français à payer le temps passé, et Internet suivait la même logique : en plus de l'abonnement au fournisseur, la communication se facturait à la durée. Une petite icône près de l'horloge affichait le temps écoulé, et on la surveillait comme un compteur de taxi. Le logiciel de fax, lui, avalait le quota d'heures sans prévenir.
Une fois connecté, l'affichage avançait au compte-gouttes, par petits morceaux. On cherchait avec AltaVista, apparu en décembre 1995. On explorait, on téléchargeait, parfois des fichiers pas tout à fait légaux, en regardant la barre de progression avancer pendant des heures.
Des premières pages à l'IA : le web se fabrique à la main
Une fois qu'on voyait enfin ces pages défiler, la question venait toute seule : comment fait-on ? Le geste fondateur de toute une génération tient en deux mots : Afficher la source. On ouvrait le code d'une page, on en copiait un bout, on changeait une couleur, et le web cessait d'être un spectacle pour devenir un terrain de jeu.
De Word à Dreamweaver, puis Firefox : les outils des premiers sites
Au début, ni JavaScript ni CSS : l'un date de fin 1995, l'autre de fin 1996, et les premières mises en page reposaient sur des tableaux imbriqués et beaucoup d'obstination. Trois colonnes alignées pouvaient coûter une nuit blanche. On peut l'avouer maintenant : les premières pages s'écrivaient et se mettaient en forme dans Word, avant un simple enregistrement au format HTML. Le code obtenu était monstrueux, mais ça marchait, et beaucoup ont procédé ainsi. Sont venus ensuite le Bloc-notes de Windows, puis Dreamweaver, sorti chez Macromedia à la fin de 1997. Tout le monde le critiquait, mais en mode code, il se révélait excellent. Aujourd'hui, des éditeurs comme Nova, sur Mac, ont pris le relais.
Sous Windows, un seul navigateur était installé d'office : Internet Explorer, et presque personne ne connaissait Opera. Beaucoup ont débuté avec la cinquième mouture, puis la sixième, sortie en 2001, a marqué un grand pas en avant, pour rester figée beaucoup trop longtemps. En novembre 2004, Firefox 1.0 a rebattu les cartes. Héritier du code que Netscape avait ouvert à tous en 1998, il séduisait par ses onglets et son respect des standards. Pour tester un site, la vérité, c'était lui : le navigateur montrait comment la page s'affichait vraiment, loin de l'aperçu du logiciel.
PHP, toujours debout, et l'IA qui change la donne
Cette année-là fut une charnière : Windows 95 en août, JavaScript en décembre et, dès juin, un certain PHP, publié par Rasmus Lerdorf. Amazon ouvrait sa librairie en ligne, Netflix et Google arriveraient peu après, en 1997 et 1998. Pendant des années, on a prédit la disparition de PHP : trop ancien, disait-on, et distancé par d'autres langages depuis au moins dix ans. Pourtant, selon W3Techs, une très large majorité des sites dont on connaît le langage côté serveur l'utilisent encore. Il a traversé les disquettes, les modems, Dreamweaver et les guerres de navigateurs, discret, derrière une énorme part de ce qu'on lit en ligne.
La boucle est bouclée : le gamin qui réinstallait Windows à la main, une disquette après l'autre, a désormais trente ans de plus. Aujourd'hui, l'IA a pris le pas sur Dreamweaver, Photoshop et consorts. Elle a remplacé une grande partie de ce que faisaient ces outils, et elle le fait en une fraction du temps. Pour celui qui a vécu la disquette et le modem, l'assistant est une seconde jeunesse : on va plus vite, plus loin, avec plus d'ambition. Mais la créativité et les idées restent du côté de l'humain. L'IA exécute, propose, contredit parfois. C'est celui qui tient le projet qui décide.