Un mouvement qui ne date pas d'hier
Chaque génération a vu des métiers s'éteindre. Ce n'est pas une nouveauté liée à l'informatique ou à l'intelligence artificielle. C'est un phénomène continu, qui accompagne l'histoire du travail depuis toujours.
Au XIXe siècle, les allumeurs de réverbères parcouraient les rues chaque soir avec leur perche pour allumer le gaz, puis chaque matin pour l'éteindre. L'arrivée de l'électricité et des systèmes automatiques a rendu ce métier inutile en quelques décennies. Personne aujourd'hui ne s'en émeut.
Le rémouleur ambulant, qui aiguisait les couteaux et les outils de porte en porte, a lui aussi disparu avec l'essor des objets jetables et des aiguiseurs mécaniques bon marché. Le maréchal-ferrant a suivi le même chemin quand la voiture a remplacé le cheval comme moyen de transport principal.

Le XXe siècle a accéléré le mouvement
Avec l'industrialisation puis l'informatisation, le rythme s'est accéléré. Les standardistes, qui reliaient manuellement les appels téléphoniques sur un standard, ont vu leur métier s'éteindre avec l'automatisation des centraux téléphoniques dans les années 1970 et 1980.
Les poinçonneurs de tickets dans le métro ou les trains, immortalisés par la chanson de Serge Gainsbourg, ont disparu avec l'arrivée des composteurs automatiques puis des billets dématérialisés. Les dactylographes, qui tapaient les courriers et documents administratifs à la machine à écrire, ont été remplacées par le traitement de texte sur ordinateur.
Dans l'imprimerie, la chaîne de fabrication d'une affiche mobilisait autrefois plusieurs corps de métier : typographe, photograveur, chromiste, monteur film, conducteur offset. La publication assistée par ordinateur a progressivement absorbé chacune de ces étapes dans un seul poste de travail, occupé par une seule personne.
Le numérique a déjà fait le tri une première fois
L'arrivée d'internet et des logiciels grand public a provoqué une nouvelle vague de disparitions, souvent moins visible parce qu'elle a touché des métiers plus récents. Les agences de voyages physiques ont vu leur activité fondre avec les plateformes de réservation en ligne. Les disquaires et les vidéoclubs ont cédé la place au streaming.
Les métiers de la traduction technique, de la mise en page ou de la retouche photo simple ont eux aussi été bousculés par des logiciels de plus en plus accessibles, bien avant l'apparition de l'intelligence artificielle générative.
Ce que l'intelligence artificielle change vraiment
Sur le principe, l'intelligence artificielle générative s'inscrit dans cette même histoire. Elle remplace des tâches, absorbe des savoir-faire, et rend certains postes moins nécessaires qu'avant. En cela, elle ne fait rien de fondamentalement différent de ce qu'a fait la machine à écrire, le standard automatique ou la publication assistée par ordinateur.
Ce qui change, c'est surtout la vitesse. Le passage du rémouleur ambulant à l'aiguiseur électrique s'est étalé sur plusieurs décennies. Celui du standard téléphonique manuel à l'automatisation complète a pris une vingtaine d'années. Les mutations liées à l'intelligence artificielle générative, elles, se mesurent en mois plutôt qu'en années.
Ce changement touche aussi des métiers plus larges qu'avant, et pas seulement des tâches d'exécution répétitive. Rédaction, traduction, graphisme, développement, service client : des professions entières voient une partie de leur activité concernée en même temps, plutôt que les unes après les autres comme lors des vagues précédentes.
Les métiers manuels sont concernés aussi
On associe souvent l'intelligence artificielle aux métiers de bureau, rédaction, traduction ou graphisme. Mais les métiers manuels et physiques sont tout autant touchés, parfois même plus vite, par les mêmes progrès techniques.
Dans les entrepôts logistiques, des robots préparent déjà une partie des commandes à la place des magasiniers. Dans les champs, des machines guidées par caméra et intelligence artificielle repèrent et désherbent les cultures sans intervention humaine, une tâche qui occupait auparavant des équipes entières pendant plusieurs semaines par saison. Dans certains entrepôts et usines, des bras robotisés couplés à des systèmes de vision par ordinateur trient, emballent ou contrôlent la qualité des produits, des tâches qui reposaient jusqu'ici sur des ouvriers formés spécifiquement pour ça.
Les caisses automatiques dans les supermarchés ont déjà réduit le nombre de postes de caissier. Les véhicules à conduite assistée, puis un jour totalement autonomes, s'annoncent comme la suite logique pour les métiers de chauffeur routier ou de livreur. Ce ne sont pas des hypothèses lointaines, mais des évolutions déjà en cours, à des degrés divers selon les secteurs et les pays.
Le point commun entre tous ces exemples, hier comme aujourd'hui, c'est que la technologie s'attaque toujours en premier aux tâches les plus répétitives et les plus prévisibles. Un geste identique refait mille fois par jour, qu'il soit manuel ou intellectuel, finit toujours par intéresser un ingénieur cherchant à l'automatiser.
Un phénomène qui ne s'arrête jamais complètement
À chaque vague, des métiers disparaissent, d'autres se transforment, et de nouveaux apparaissent pour accompagner la technologie elle-même. Le photograveur a disparu, mais l'infographiste, le développeur web ou le community manager n'existaient pas non plus il y a quarante ans.
L'histoire du travail n'est donc pas une ligne droite vers la disparition, mais un renouvellement permanent. La différence, aujourd'hui, tient moins à la nature du phénomène qu'à la rapidité avec laquelle il se produit, laissant moins de temps aux personnes concernées pour s'adapter ou se reconvertir.
Se former, changer de secteur, apprendre à travailler avec les nouveaux outils plutôt que contre eux : ce sont sans doute les mêmes réponses qu'ont dû apporter les générations précédentes face à leurs propres mutations. La nouveauté, avec l'intelligence artificielle, c'est qu'il faut les apporter plus vite, et souvent plusieurs fois au cours d'une même carrière.