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L'ascidie, cet animal marin sans cerveau qui rend la mémoire aux vieilles souris

Sciences Publié le 09/09/2026 par Charline -  5 min - 90 lectures
Ce qu'il faut retenir
  • L'ascidie, animal marin sans cerveau, contient des plasmalogènes testés sur des souris âgées.
  • Chez ces souris, l'expérience a amélioré la mémoire.
  • L'étude date de 2024 et ne prouve rien chez l'humain, mais la piste reste intéressante.

Sur les marchés de Busan ou de Sendai, on la vend dans des bacs d'eau de mer. C'est une boule orangée et bosselée, de la taille d'un poing, fixée aux rochers de son vivant. On l'ouvre au couteau pour manger crue sa chair molle, au goût iodé et un peu amer. Les Coréens l'appellent meongge, les Japonais hoya. En français, son nom est ascidie, un animal marin sans squelette ni cerveau adulte, filtreur d'eau, que la plupart des Européens n'ont jamais vu dans une assiette. C'est cet animal-là qui fait le tour de la presse scientifique depuis le 2 septembre, sous des titres qui parlent de vieillissement inversé.

Précision utile avant d'aller plus loin : l'étude n'est pas neuve. Elle a été publiée en 2024 dans une revue du groupe Frontiers par une équipe de l'université Xi'an Jiaotong-Liverpool, de Jiao Tong à Shanghai, de l'Académie chinoise des sciences et de Stanford. Elle a été reprise début septembre par le site ScienceDaily, puis par des dizaines de médias, avec Stanford en tête d'affiche parce que c'est le nom qui fait cliquer. Ce qui est vrai en revanche, c'est que la question qu'elle pose est sérieuse et que ses résultats méritent d'être racontés tels quels, avec leurs limites.

Ascidie, animal marin

Les plasmalogènes, un cinquième de nos membranes

La substance étudiée s'appelle plasmalogène. Ce n'est pas une molécule exotique : c'est une famille de lipides qui compose environ 20 % des phospholipides du corps humain, ces graisses qui forment l'enveloppe de chacune de nos cellules. Les plasmalogènes sont particulièrement abondants dans trois endroits, le cerveau, le cœur et les globules blancs, où ils rendent les membranes plus souples et les protègent de l'oxydation.

Le point de départ des chercheurs tient en deux observations anciennes. La première : le taux de plasmalogènes baisse naturellement avec l'âge, régulièrement, chez tout le monde. La seconde : il est encore plus bas chez les personnes atteintes de maladies neurodégénératives, Alzheimer et Parkinson en tête. On le sait depuis les années 1990, sans savoir s'il s'agit d'une cause ou d'une conséquence. D'où l'hypothèse testée : si l'on remonte ce taux chez un organisme âgé, en lui en donnant par la bouche, que se passe-t-il ? Et l'ascidie, qui en est l'une des sources naturelles les plus riches, fournissait la matière première.

Ce que l'expérience a montré chez la souris

Le protocole est simple. Des souris femelles âgées, l'équivalent d'humains en fin de cinquantaine, ont reçu chaque jour pendant deux mois une dose de plasmalogènes extraits d'ascidies, mélangée à leur nourriture. Un lot témoin du même âge n'a rien reçu. Au bout des deux mois, les deux lots ont passé les mêmes épreuves.

La principale est la piscine de Morris, un bassin d'eau opaque dans lequel une plateforme est cachée juste sous la surface. Un rongeur déteste nager ; il cherche ce refuge, le trouve, et doit s'en souvenir les jours suivants. Les animaux supplémentés l'ont retrouvée nettement plus vite que les témoins, et s'en sont mieux souvenues d'un jour à l'autre : c'est le test standard de la mémoire spatiale et de l'apprentissage chez le rongeur. Dans leur cerveau, les chercheurs ont ensuite compté davantage de synapses, les points de contact entre neurones, et un surcroît de protéines qui les soutiennent. Ils ont aussi relevé moins de marqueurs d'inflammation dans l'hippocampe, la zone de la mémoire. Signe que l'effet dépassait le cerveau, le pelage des rongeurs traités était devenu plus épais, plus noir et plus brillant, là où celui des témoins restait terne et clairsemé.

Le professeur Lei Fu, auteur principal, en conclut que les plasmalogènes pourraient non seulement freiner le déclin cognitif lié à l'âge, mais l'inverser en partie. Selon lui, une prise orale serait une piste envisageable chez les personnes âgées. C'est la phrase qui a fait les titres.

Ce que l'expérience ne dit pas

Tout ce qui précède vaut pour des souris, pendant deux mois, à des doses calculées pour elles. Aucun essai chez l'homme n'a été mené par cette équipe, et rien ne dit qu'un plasmalogène avalé arrive intact jusqu'au cerveau. C'est une molécule fragile, en partie détruite par la digestion, et la barrière hémato-encéphalique filtre sévèrement ce qui passe. On ignore la dose utile, la durée, et les effets d'une prise prolongée. Les animaux de l'étude étaient tous des femelles, ce qui limite encore la portée.

Il existe déjà des compléments alimentaires de plasmalogènes, vendus surtout au Japon et fabriqués à partir de coquilles Saint-Jacques ou de poulet. Quelques petits essais cliniques japonais ont aussi été menés sur des personnes atteintes de troubles cognitifs légers, avec des résultats modestes et discutés. Manger de l'ascidie crue, comme on le fait à Busan, apporte des plasmalogènes, mais personne n'a mesuré ce qu'il en reste après le passage par l'estomac, ni ce qu'il faudrait en manger. À ce stade, c'est une expérience de laboratoire qui ouvre une piste, pas un remède.

Pourquoi la piste vaut quand même la peine ?

Ce qui intéresse les biologistes du vieillissement dans ce travail, c'est moins l'ascidie que le mécanisme. Beaucoup de recherches sur le cerveau âgé ciblent des protéines, comme les plaques amyloïdes ou tau, avec des décennies d'échecs cliniques derrière elles. Les lipides des membranes, eux, ont été peu étudiés, alors qu'ils conditionnent le fonctionnement de tout ce qui se passe à la surface des neurones. Si le déclin des plasmalogènes est une cause et non une conséquence du vieillissement cérébral, le rectifier serait une approche entièrement différente. C'est cette question-là que l'étude de 2024 relance, deux ans plus tard, grâce à un animal orange qui n'a pas de cerveau.