- Pierre-Paul Riquet a relié la Méditerranée à l'Atlantique avec le canal du Midi.
- Ce chantier hors norme du règne de Louis XIV est classé au patrimoine mondial de l'Unesco.
- Riquet est mort à quelques kilomètres de son rêve achevé.
Relier la mer Méditerranée à l'océan Atlantique sans contourner l'Espagne : c'est le pari fou qu'un homme d'affaires du Languedoc, Pierre-Paul Riquet, va tenir jusqu'au bout de sa vie, au sens propre. Aujourd'hui classé au patrimoine mondial de l'Unesco, le Canal du Midi reste l'un des plus grands chantiers du règne de Louis XIV, et l'un des plus ingénieux.
Un homme d'affaires obsédé par un projet
Pierre-Paul Riquet naît à Béziers vers 1609, dans une famille de notaires et d'hommes d'affaires aisés. Passionné très tôt par les mathématiques et les sciences, il gravit les échelons de l'administration royale et devient fermier général du Languedoc. Colbert lui confie ensuite la gestion de la gabelle, l'impôt sur le sel, dans le Roussillon. Ce poste lui apporte une fortune personnelle considérable. Il lui donne aussi une idée fixe : relier les deux mers par une voie d'eau, pour éviter aux marchandises le long et dangereux détour par le détroit de Gibraltar.
En 1662, Riquet présente son projet à Jean-Baptiste Colbert, tout-puissant contrôleur général des finances de Louis XIV. L'idée n'est pas nouvelle : d'autres avant lui, comme Bernard Arribat, avaient déjà envisagé un tel canal sans jamais réussir à convaincre. Mais Riquet a un atout que les autres n'avaient pas : une solution technique crédible au problème qui avait fait échouer tous les projets précédents : l'alimentation en eau.

Le casse-tête de l'eau, résolu par une rigole d'essai
Le tracé imaginé par Riquet traverse le seuil de Naurouze, le point culminant du parcours, à près de 190 mètres d'altitude. Sans rivière pour l'alimenter à cet endroit, un canal ne peut tout simplement pas fonctionner : l'eau finirait par manquer. Riquet a l'idée de capter les eaux de la Montagne Noire, un massif situé à proximité. Une rigole les acheminera jusqu'au point de partage, rendant l'ouvrage navigable toute l'année.
La commission royale chargée d'examiner le projet rend un premier avis favorable en novembre 1664. Pour lever les derniers doutes, Riquet finance et fait creuser à ses frais, en 1665, une rigole d'essai. La démonstration est concluante. Le 7 octobre 1666, Louis XIV signe l'édit de Saint-Germain, autorisant officiellement la construction du canal royal de Languedoc et désignant Riquet comme adjudicataire des travaux.
Un chantier pharaonique pour l'époque
Les travaux démarrent début 1667, avec en premier lieu la construction du système d'alimentation en eau dans la Montagne Noire. Le chantier va occuper jusqu'à 12 000 travailleurs simultanément, un chiffre considérable pour le XVIIe siècle, mobilisés pendant quatorze ans sur l'ensemble du tracé, de Toulouse jusqu'à l'étang de Thau, près de Sète.
Parmi les réalisations les plus spectaculaires du chantier figure le bassin de Saint-Ferréol, un immense lac-réservoir artificiel construit pour stocker l'eau captée dans la Montagne Noire. Aucun ouvrage de cette ampleur n'avait jamais été tenté auparavant pour ce type d'usage, ce qui en fait à lui seul une prouesse d'ingénierie hydraulique. Sa digue, haute de plus de 30 mètres, a longtemps été le plus grand barrage d'Europe. Au total, la voie d'eau comptera plus de 300 ouvrages d'art répartis sur 240 kilomètres, dont 63 écluses, des ponts-canaux, un tunnel et des aqueducs.
Riquet meurt à quelques kilomètres de son rêve achevé
Le 1er octobre 1680, Pierre-Paul Riquet meurt, épuisé par près de vingt ans consacrés à ce projet et ayant englouti l'essentiel de sa fortune personnelle dans le financement du chantier. Il s'éteint alors que les travaux sont achevés à moins de cinq kilomètres près : il ne verra jamais son œuvre terminée. Ce sont ses deux fils qui assisteront, en 1681, au voyage inaugural.
L'histoire ne s'arrête pas tout à fait là : dans les mois qui suivent l'inauguration, des malfaçons apparaissent sur plusieurs sections. Le roi dépêche alors Vauban, le célèbre ingénieur militaire, qui mène de 1687 à 1694 un vaste programme de travaux pour consolider et pérenniser l'œuvre de Riquet. Il fait notamment construire des aqueducs pour faire passer les rivières sous le canal, comme celui de la Cesse, encore visible aujourd'hui.

Un pari financier aussi risqué que le pari technique
Le chantier se révèle infiniment plus cher que prévu. Les premières estimations tournaient autour de 3,6 millions de livres, une somme déjà considérable pour l'époque. Mais la réalité du terrain, les crues et les malfaçons à reprendre font exploser ce budget, tout comme l'ampleur d'ouvrages tels que le bassin de Saint-Ferréol. Riquet engage sa fortune personnelle dans l'aventure, hypothèque ses biens et s'endette lourdement pour tenir les délais imposés par la couronne.
À sa mort, ses héritiers se retrouvent avec des dettes considérables à éponger, conséquence directe de l'obstination de leur père à mener le projet à terme coûte que coûte. Il faudra plusieurs décennies à la famille Riquet pour rétablir une situation financière stable, preuve que la réussite technique du canal n'a pas été sans un lourd tribut personnel pour son concepteur.
Du déclin à la renaissance touristique
Pendant près de deux siècles, le Canal du Midi joue pleinement son rôle de voie commerciale, transportant blé, vin, tissus et autres marchandises entre l'Atlantique et la Méditerranée. Son déclin économique commence au XIXe siècle avec l'arrivée du chemin de fer, bien plus rapide, qui détourne progressivement le trafic.
Loin de disparaître pour autant, l'ouvrage se réinvente au XXe siècle en destination touristique prisée, portée par la navigation de plaisance et le charme de ses berges ombragées. Cette seconde vie contribue directement à sa reconnaissance internationale, jusqu'à son inscription au patrimoine mondial de l'Unesco en 1996.
Du canal Royal au Canal du Midi
Le nom de l'ouvrage change avec l'Histoire de France. Baptisé à l'origine canal royal de Languedoc, il devient tout simplement le Canal du Midi à la Révolution. Ses nouveaux maîtres tiennent à lui retirer toute référence à la royauté, au profit d'un nom plus neutre et populaire.
Toujours en service, il attire aujourd'hui plaisanciers et cyclistes le long de ses berges bordées de platanes, dont une partie est replantée depuis l'épidémie de chancre coloré. Belle revanche pour l'œuvre d'un homme qui n'aura jamais vu son rêve achevé.