Il y a des histoires d'art qui ressemblent à des enquêtes. Celle d'Hilma af Klint en fait partie. Jusqu'au 30 août 2026, le Grand Palais consacre à cette artiste suédoise la première grande exposition qui lui soit dédiée en France, en collaboration avec le Centre Pompidou. Un événement qui arrive avec presque un siècle de retard, et c'est bien ce retard qui rend l'histoire fascinante.
Une pionnière restée dans l'ombre
Hilma af Klint est née à Stockholm en 1862 et morte en 1944. Les livres d'histoire de l'art situent en général la naissance de l'abstraction autour de 1910-1913, avec des figures comme Kandinsky ou Malevitch. Sauf qu'af Klint peignait déjà des toiles totalement non figuratives dès 1906, plusieurs années avant eux. Elle n'a jamais montré ces œuvres de son vivant. Mieux : elle a explicitement demandé qu'elles restent cachées pendant les vingt années suivant sa mort, convaincue que le monde n'était pas encore prêt à les comprendre.
Le résultat, c'est qu'une artiste qui a littéralement inventé l'abstraction avant tout le monde a longtemps été absente des récits officiels de l'art moderne. Sa redécouverte est récente : une grande rétrospective au Guggenheim de New York en 2018, puis une exposition à la Tate Modern de Londres en 2023, qui la confrontait à Mondrian. Le Grand Palais lui offre aujourd'hui sa première exposition d'ampleur en France.

Les Peintures du Temple, un cycle habité par le mystère
Le cœur de l'exposition, ce sont les Peintures du Temple, un ensemble de 193 œuvres réalisées entre 1906 et 1915. Hilma af Klint les concevait comme les éléments d'un temple spirituel imaginaire, un édifice qu'elle ne construirait jamais mais dont elle peignait les composantes une à une. Le parcours du Grand Palais réunit, pour la première fois en France, l'intégralité de ce cycle.
Parmi les pièces marquantes, la série « Les Dix plus grands » occupe une place à part : dix toiles de plus de trois mètres de haut, consacrées aux âges de la vie, de l'enfance à la vieillesse. Peintes en 1907, ces compositions frappent par leur liberté de couleurs et de formes, à une époque où rien de comparable n'existait dans la peinture occidentale.
L'œuvre d'Hilma af Klint ne sort pas de nulle part. L'exposition prend soin de montrer ce qui l'a nourrie : un intérêt marqué pour l'ésotérisme et le spiritisme, très en vogue en Suède à la fin du XIXe siècle, mais aussi pour l'art populaire et la culture scientifique de son temps, notamment les débuts de la théorie de l'évolution et les avancées en physique. Elle participait à des séances de spiritisme régulières avec un groupe d'artistes suédoises, « Les Cinq », et affirmait recevoir une partie de son inspiration de guides spirituels. Rien de tout cela n'était perçu comme excentrique à l'époque, dans un contexte où spiritisme et sciences naturelles cohabitaient volontiers dans les cercles intellectuels européens.
Une question de place dans l'histoire
Au-delà de la beauté des toiles, l'exposition pose une vraie question historique : pourquoi une artiste aussi radicale a-t-elle mis un siècle à être reconnue ? La réponse tient en partie à son propre choix de rester secrète, mais aussi à la difficulté plus large qu'a eue l'histoire de l'art à intégrer le travail des femmes artistes du tournant du XXe siècle. Le commissariat de l'exposition, confié à Pascal Rousseau, spécialiste des débuts de l'abstraction, s'attache justement à repositionner af Klint à sa juste place dans cette histoire.
Le parcours ne se limite pas aux toiles monumentales. Il inclut aussi un cabinet d'objets folkloriques qui a nourri l'imaginaire de l'artiste, offrant une immersion complète dans son univers visuel et intellectuel plutôt qu'une simple accumulation de tableaux.
Une formation classique, avant la rupture
Ce qui rend le parcours d'Hilma af Klint encore plus singulier, c'est qu'elle n'avait rien d'une artiste marginale au départ. Elle a suivi une formation académique complète à l'Académie royale des beaux-arts de Stockholm, où elle a appris le dessin d'observation, le portrait et le paysage selon les canons de l'époque. Elle en vivait d'ailleurs très bien, en peignant des tableaux figuratifs plus classiques qu'elle exposait et vendait régulièrement. C'est en parallèle de cette carrière « officielle » qu'elle a commencé, en secret, à développer un tout autre langage pictural, sans lien avec ce qu'elle montrait au public. Cette double vie artistique, l'une visible et conventionnelle, l'autre cachée et radicale, dure pendant des décennies.
Un accueil contrasté, signe d'une œuvre qui dérange encore
Depuis l'ouverture, l'exposition suscite des réactions très partagées chez les visiteurs. Certains saluent une expérience presque méditative, portée par la puissance visuelle des grands formats et la cohérence du parcours. D'autres regrettent que le dossier documentaire ne prenne pas assez de recul sur les théories ésotériques défendues par l'artiste, notamment ses liens avec l'anthroposophe Rudolf Steiner, dont les idées ont depuis été largement critiquées sur d'autres terrains. Ce genre de débat n'est pas nouveau autour d'af Klint : son œuvre continue de diviser entre ceux qui y voient une expérience esthétique pure et ceux qui insistent sur le besoin de contextualiser ses croyances. Cette tension fait aussi partie de ce qui rend la rétrospective intéressante à parcourir, plutôt qu'un simple défilé de toiles.
Un débat qui dépasse le cas d'Hilma af Klint
La réévaluation de son travail s'inscrit dans un mouvement plus large. Depuis une dizaine d'années, les grands musées internationaux consacrent de plus en plus de rétrospectives à des artistes femmes longtemps restées en marge des récits classiques de l'histoire de l'art, qu'il s'agisse de peinture, de sculpture ou de photographie. Ce travail de relecture ne consiste pas à réécrire l'histoire, mais à combler des angles morts : des œuvres qui existaient bel et bien, montrées ou vendues en leur temps, mais absentes des grandes synthèses écrites majoritairement par et pour un même cercle. Le cas d'Hilma af Klint est particulièrement frappant parce qu'il ne s'agit pas seulement d'un oubli, mais d'un choix délibéré de l'artiste elle-même de rester invisible de son vivant. Cela change la nature de la question : ce n'est pas seulement « pourquoi a-t-on oublié cette artiste », mais aussi « pourquoi a-t-elle jugé nécessaire de se cacher pour pouvoir peindre aussi librement ». Une question qui résonne encore aujourd'hui dans les discussions sur la place des femmes dans les institutions artistiques.
Informations pratiques
L'exposition se tient au Grand Palais, Galeries 8, jusqu'au dimanche 30 août 2026. Une programmation de médiation accompagne le parcours : visites guidées, parcours en famille et supports adaptés aux plus jeunes. La réservation en ligne est recommandée, la fréquentation étant soutenue en cette fin d'été. Pour les amateurs qui souhaitent prolonger la visite, un catalogue d'exposition de 320 pages est disponible à la vente sur place et en librairie.
Une occasion rare, à quelques jours de la fermeture, de découvrir en un seul lieu l'œuvre d'une artiste qui a changé la donne bien avant que quiconque s'en aperçoive.
Toutes les infos sont disponibles sur le site du Grand Palais : https://www.grandpalais.fr/fr/programme/hilma-af-klint-les-peintures-du-temple-1906-1915