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Zheng'an, capitale mondiale de la guitare made in China

Économie 5 min de lecture par Loïc - 52 lectures

Une guitare sur sept vendue dans le monde sort aujourd'hui des ateliers d'une seule ville chinoise. Il y a dix ans, cette activité n'y existait quasiment pas. Retour sur la façon dont Zheng'an, petite ville de montagne du Guizhou, est devenue en une décennie la première place mondiale de fabrication de guitares.

Un appel du pied des autorités locales en 2012

Zheng'an se trouve dans la province du Guizhou, dans le sud-ouest de la Chine, une région montagneuse et longtemps pauvre. Ses habitants partaient traditionnellement travailler plus au sud, dans les usines du Guangdong, le grand pôle industriel du pays. Zheng Chuanjiu a suivi ce chemin : installé à Canton, la capitale provinciale, il y a monté sa propre entreprise de fabrication de guitares, employant surtout des ouvriers originaires de sa région natale.

En 2012, les autorités locales de Zheng'an lancent un appel à ces travailleurs qualifiés pour qu'ils reviennent développer une filière sur place. Zheng Chuanjiu saute le pas. Son entreprise, Shenqu Guitar, devient le premier fabricant installé dans la nouvelle zone économique de la ville. Le retour lui apporte une main-d'œuvre plus stable et de meilleures perspectives de développement, dans un climat que les fabricants jugent particulièrement adapté au travail du bois.

87 marques nées en une décennie

Pour attirer les entreprises, les autorités locales combinent incitations financières, facilités fiscales et aides à l'emploi. Certaines sociétés obtiennent jusqu'à trois ans d'exonération d'impôts et dix ans de loyer gratuit. En une décennie, 87 marques de guitares naissent ainsi à Zheng'an. Une banderole affichée dans les rues résume l'esprit du moment : pourquoi partir travailler au loin quand on peut rester au pays ?

Fabrication de guitares en Chine

Parmi ceux qui ont fait ce choix, Zhang Weiyi, un maître luthier de 50 ans, a quitté Canton pour s'installer à Zheng'an en 2019. Il y fabrique à la main des instruments sur mesure, à raison d'environ 150 guitares par an pour une clientèle fidèle, loin des cadences industrielles du reste de la ville.

Une guitare sur sept vendue dans le monde

Zheng'an produit aujourd'hui environ 2,5 millions de guitares par an, selon les autorités locales. Une guitare sur sept vendue dans le monde provient de cette seule ville. En 2025, elle a exporté pour environ 248 millions de yuans (32 millions d'euros) de guitares vers plus de 40 pays. Les procédures de remboursement des taxes à l'exportation ont par ailleurs été simplifiées : entre janvier et juillet 2025, les entreprises locales ont bénéficié de 147 millions de yuans (19 millions d'euros) d'allègements et d'exonérations fiscales.

La ville affiche cette réussite sans discrétion : une sculpture géante de guitare trône dans les rues, des fresques représentant l'instrument couvrent les murs, et même les poubelles publiques ont pris la forme d'une guitare. Le soir, des mélodies résonnent sur la place principale, où adultes et enfants se croisent, étui à guitare à la main, en route vers leur cours.

Le modèle chinois des villes spécialisées

Zheng'an n'est pas un cas isolé. La Chine compte des centaines de villes ou de bourgs concentrés sur la fabrication d'un seul type de produit. C'est le cas de Datang, dans la province du Zhejiang, surnommée la capitale mondiale de la chaussette : elle produirait à elle seule environ un tiers de la production mondiale de cet article, un modèle économique bâti sur le même principe qu'à Zheng'an, des décennies plus tôt.

Pour Dong Xuebing, économiste à l'université du Zhejiang, ce type de filière régionale répond à un enjeu qui dépasse la seule guitare : freiner l'exode des habitants vers les grandes métropoles et redonner une activité à des territoires longtemps délaissés.

Ce schéma de développement, où tout un territoire concentre ses forces sur un seul type de produit avant d'inonder le marché mondial en misant sur un faible coût de main-d'œuvre, rappelle la théorie dite du vol des oies sauvages, popularisée par l'économiste japonais Kaname Akamatsu dès 1937. Elle décrit la façon dont un pays industrialise ses régions les unes après les autres, en commençant par des productions à faible valeur ajoutée avant de monter en gamme, une trajectoire déjà suivie par le Japon dans l'après-guerre.

Une concurrence jugée déloyale par les États-Unis et l'Union européenne

Cette stratégie de soutien étatique n'est pas propre au secteur de la guitare. La Chine la déploie aussi dans les véhicules électriques ou les panneaux solaires, deux secteurs où les États-Unis et l'Union européenne dénoncent régulièrement des subventions jugées déloyales envers leurs propres industries, accusant Pékin de favoriser artificiellement la baisse des coûts de production de ses entreprises pour dominer les marchés d'exportation.

Reste que sur le terrain, l'effet sur l'emploi local est concret. Une ville qui n'avait pratiquement aucune activité liée à la guitare il y a dix ans en a fait, en une décennie, sa principale source de revenus et d'exportations, au point de devenir un symbole national de cette stratégie industrielle. La production de masse y côtoie encore des ateliers artisanaux comme celui de Zhang Weiyi, preuve que la fabrication en série et le travail sur mesure peuvent coexister dans la même ville, sur la même filière.