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IA consciente : pourquoi Anil Seth n'y croit pas ?

Sciences par Charline -  7 min - 64 lectures
Ce qu'il faut retenir
  • Pour Anil Seth, la conscience est liée au vivant, pas à la puissance de calcul.
  • Une IA peut concevoir des virus inédits sans rien ressentir de ce qu'elle fait.
  • Le vrai danger vient de notre tendance à prêter une vie intérieure aux machines.

Une IA conçoit des virus inédits, rédige des textes et répond avec aplomb à toutes nos questions. La tentation est grande d'en conclure qu'elle pense, voire qu'elle ressent. Le neuroscientifique britannique Anil Seth affirme le contraire. Dans un grand entretien publié le 3 octobre 2026, il met en garde contre ce qu'il appelle le mythe de l'IA consciente. Pour lui, le danger ne tient pas à une machine qui s'éveillerait un jour. Il vient de nous, et de notre facilité à prêter une vie intérieure à tout ce qui parle bien.

Anil Seth, un spécialiste de la conscience

Anil Seth n'a rien d'un commentateur de passage sur l'intelligence artificielle. Il enseigne les neurosciences cognitives et computationnelles à l'université du Sussex, en Angleterre. Il y dirige aussi le Centre for Consciousness Science, l'un des laboratoires de référence dans ce domaine. Ses recherches portent sur une question simple en apparence : comment le cerveau produit-il l'expérience d'être soi ?

Un essai primé sur l'IA

En 2025, son essai The Mythology of Conscious AI remporte le prix Berggruen, une récompense internationale qui distingue des textes de réflexion. Publié dans la revue Noema, il défend une idée forte : la conscience serait plus probablement une propriété du vivant que du calcul. Le chercheur a ensuite développé cette thèse dans une revue scientifique, où une cinquantaine de collègues l'ont commentée et parfois contestée. Il en a aussi tiré une conférence TED en 2026.

Le cerveau, une machine à prédire

Sa position découle de sa théorie de la conscience, exposée dans son livre Being You paru en 2021. Selon lui, le cerveau ne se contente pas d'enregistrer le monde. Il fait sans cesse des paris sur ce qui l'entoure et sur l'état du corps, puis corrige ses erreurs. Ce que nous percevons serait une hallucination contrôlée, au service d'un objectif très concret : nous garder en vie. La faim, la peur ou la fatigue en sont les exemples les plus directs.

L'IA a t'elle une conscience ?

Pourquoi la conscience serait-elle liée au vivant ?

C'est le cœur de son raisonnement. Beaucoup d'acteurs de l'IA partent du principe qu'il suffit de reproduire le bon traitement de l'information pour voir apparaître une conscience, quel que soit le support. Seth conteste ce postulat sur deux points. Le premier concerne la nature même du cerveau. Le second touche à la différence entre imiter un phénomène et le produire réellement.

Le cerveau n'a pas de logiciel

Dans un ordinateur, le matériel et le programme sont séparés. On peut copier un logiciel d'une machine à l'autre sans rien perdre. Le cerveau ne fonctionne pas ainsi, rappelle Seth. Les neurones se modifient physiquement à chaque apprentissage, baignent dans des hormones et dépendent de l'état du corps. Impossible d'en extraire un programme qui tournerait ailleurs à l'identique.

Une simulation reste une simulation

Le chercheur prend une image parlante. Un ordinateur peut simuler un orage avec une grande précision sans que personne ne soit mouillé. De la même façon, simuler le fonctionnement d'un cerveau ne fabriquerait pas forcément une expérience vécue. La carte n'est pas le territoire. Le tableau ci-dessous résume les différences qu'il met en avant.

Critère Cerveau humain IA actuelle
Support Tissu vivant qui se transforme Puces électroniques
Programme Indissociable du corps Séparable et copiable
Objectif de base Maintenir l'organisme en vie Produire la réponse la plus probable
Émotions Liées à l'état du corps Imitées par le langage

Une IA capable de concevoir des virus

Que l'IA soit puissante, Seth ne le conteste pas. L'actualité scientifique de l'été 2026 l'a d'ailleurs montré de façon spectaculaire. Des chercheurs ont utilisé une IA pour inventer des virus qui n'existaient pas dans la nature. Cet exemple illustre bien la distinction qu'il défend entre ce qu'une machine sait faire et ce qu'elle éprouve.

Des bactériophages dessinés par une IA

En août 2026, une équipe de l'université Stanford et de l'Arc Institute, en Californie, présente une première mondiale. Ses modèles d'IA, baptisés Evo, ont été entraînés sur les génomes d'environ deux millions de bactériophages. Ces petits virus ont une particularité utile : ils s'attaquent aux bactéries et épargnent nos cellules. L'IA a écrit le code génétique complet de nouveaux phages, que l'équipe a ensuite fabriqués en laboratoire. Résultat, un mélange de ces virus a tué des bactéries E. coli qui résistaient aux phages naturels. C'est une piste prometteuse face aux infections qui ne répondent plus aux antibiotiques.

Une prouesse qui inquiète aussi

La même technique soulève une crainte évidente. Si une IA sait concevoir un virus contre une bactérie, pourrait-on s'en servir pour en créer un dangereux pour l'homme ? Plusieurs spécialistes jugent cette menace largement exagérée à ce stade. La question n'en est pas moins posée, et elle accompagne désormais chaque avancée de ce type.

Puissante, mais pas consciente

Dans la logique de Seth, cet exemple ne dit rien de la conscience. Evo assemble des lettres d'ADN comme d'autres modèles assemblent des mots, en calculant des probabilités. Il ne sait pas ce qu'est une bactérie et ne tire aucune satisfaction d'une expérience réussie. Une IA peut être redoutablement efficace sans éprouver quoi que ce soit. C'est justement cette confusion entre performance et vie intérieure que le chercheur veut dissiper.

Le vrai danger, c'est d'y croire

Si l'IA n'est pas consciente, où est le problème ? Seth le situe de notre côté. Une machine n'a pas besoin de ressentir quoi que ce soit pour qu'on lui prête des sentiments. Il suffit qu'elle en donne l'impression. Sur ce terrain, les chatbots actuels sont devenus très convaincants.

Nos biais nous jouent des tours

Le chercheur pointe plusieurs biais psychologiques bien ancrés. Nous jugeons tout à partir de l'expérience humaine. Nous associons aussi l'intelligence à la conscience, parce que chez nous les deux vont ensemble. Face à un logiciel qui manie la langue avec aisance, notre cerveau réagit comme devant une personne. Même en sachant qu'il s'agit d'un programme, l'impression persiste.

Des effets déjà visibles

Ces illusions ont des conséquences concrètes. Certains utilisateurs s'attachent à un chatbot au point d'en faire un confident, voire un compagnon. D'autres accordent une confiance aveugle à ses réponses. Des services proposent même de faire parler un proche disparu à partir de ses anciens messages. Pour Seth, ces effets psychologiques et sociaux sont déjà bien réels. Il redoute aussi qu'on finisse par accorder des droits ou de la compassion à des machines, au risque de brouiller nos priorités morales.

Un débat encore ouvert

La position d'Anil Seth n'est pas partagée par tout le monde. La conscience reste l'un des grands mystères de la science, et personne ne dispose d'un test fiable pour la détecter. Certains chercheurs estiment qu'on ne peut pas exclure l'idée d'une conscience artificielle. D'autres rejoignent Seth sur le fond, sans forcément adopter tous ses arguments.

Des entreprises qui prennent la question au sérieux

Anthropic, l'entreprise qui développe l'IA Claude, a lancé en 2025 un programme de recherche sur le bien-être des modèles, au cas où ils auraient un jour une forme d'expérience. À l'inverse, Mustafa Suleyman, patron de l'IA chez Microsoft, appelle à construire des IA au service des gens, et non des IA qui se font passer pour des personnes. Ces deux démarches montrent que le sujet n'est plus seulement philosophique.

Ce que chacun peut en retenir

Le message de Seth tient en une idée simple : une IA qui parle bien n'est pas pour autant quelqu'un. On peut s'en servir au quotidien et admirer ses prouesses, comme la conception de virus inédits, sans lui prêter une vie intérieure. Garder cette distinction en tête reste la meilleure protection contre les illusions.