- La bondrée apivore est un rapace spécialisé dans les nids d'insectes sociaux.
- Le frelon asiatique fait réellement partie de son menu.
- Son action est efficace, mais elle ne règle pas à elle seule le problème du frelon.
Une information étonnante circule actuellement à propos d’un rapace discret que l’on peut observer en France : la bondrée apivore. Présentée comme un nouvel ennemi naturel du frelon asiatique, cette espèce serait capable d’attaquer directement les colonies de Vespa velutina pour récupérer leur couvain. L’information est bien réelle, mais elle mérite d’être remise dans son contexte : ce comportement n’a rien de nouveau et les chercheurs l’étudient depuis des années.
Un rapace spécialisé dans les insectes sociaux
La bondrée apivore (Pernis apivorus) est un rapace migrateur qui ressemble superficiellement à une buse. La ressemblance s’arrête là. Elle est pourtant très spécialisée dans la recherche de nids d’insectes sociaux. Son régime alimentaire comprend par exemple des guêpes, des abeilles et d’autres hyménoptères. Pour atteindre les larves et les nymphes, elle peut fouiller le sol ou s’attaquer à des structures abritant des colonies.
L’espèce est bien présente en France, où elle se reproduit de préférence dans les milieux boisés avant de migrer vers l’Afrique à la fin de la saison estivale. Les données naturalistes françaises recensent régulièrement sa présence, y compris dans l’Ouest du pays. Son arrivée et son départ sont liés à son cycle migratoire : il ne faut pas imaginer un rapace présent toute l’année autour des nids de frelons.

Le frelon asiatique fait réellement partie de son menu
Le lien entre les deux espèces est documenté depuis 2019 au moins. Cette année-là, une étude menée en Catalogne avait montré, grâce à l’analyse génétique de restes de proies retrouvés dans des nids de bondrées, que le rapace pouvait exploiter des colonies actives de frelons asiatiques. Les chercheurs avaient alors identifié la bondrée apivore comme un prédateur prometteur, du fait de sa spécialisation dans les guêpes sociales.
Une autre étude publiée en 2023 a apporté des données très parlantes dans le nord-ouest de l’Espagne. Les chercheurs ont suivi neuf aires de bondrées en 2018 et 2019. Des débris de guêpiers ont été retrouvés dans les zones étudiées, et la consommation de Vespa velutina a été détectée dans chaque cas. En 2018, les couples avaient attaqué chacun entre 34 et 61 colonies de frelons au cours de la saison ; en 2019, la fourchette était de 15 à 28.
Une étude plus récente confirme l’importance du comportement
Le phénomène ne s’est pas arrêté à ces premières observations. Une étude publiée en 2025 dans Pest Management Science a utilisé des caméras et des balises GPS pour suivre onze bondrées reproductrices dans le nord-ouest de l’Espagne. Les chercheurs ont pu localiser les nids de frelons attaqués par les rapaces et mesurer les conséquences de cette prédation.
Le résultat est spectaculaire à petite échelle : 89,3 % des nids de frelons attaqués qui ont été retrouvés étaient détruits. Les chercheurs ont aussi constaté une baisse significative du nombre d’ouvrières à proximité des aires de bondrées, dans un rayon allant jusqu’à environ un kilomètre. En revanche, ils n’ont pas observé de diminution statistiquement significative de la densité des colonies adultes à l’automne.
Une prédation efficace mais pas une solution miracle
C’est précisément là que les publications scientifiques apportent une nuance importante aux messages circulant sur les réseaux sociaux. Oui, la bondrée apivore est capable de s’attaquer à des colonies de frelons asiatiques et d’en détruire une partie. Oui, cette prédation peut réduire localement le nombre d’ouvrières. Mais cela ne signifie pas que le rapace pourrait, à lui seul, faire disparaître le frelon asiatique d’une région. Loin de là.
La bondrée n’est présente en Europe que pendant sa période de reproduction. Elle est aussi discrète, et ses populations restent peu denses. Son action dépend fortement de la présence de couples reproducteurs et de l’accessibilité des colonies. L’étude de 2025 montre d’ailleurs un effet surtout local autour des territoires occupés par les bondrées.
Et cette histoire d’immunité au venin ?
C’est probablement l’un des points à prendre avec le plus de prudence dans les publications virales. La bondrée possède des adaptations qui lui permettent de s’attaquer à des insectes sociaux et à leurs colonies. Parmi elles, un plumage très dense sur une partie du corps et des caractéristiques anatomiques qui limitent les risques de piqûres. Mais parler d’une véritable immunité au venin, comme on le lit ici et là, est une formulation beaucoup plus catégorique que ce que permettent d’affirmer les études consultées.
Autrement dit, la bondrée est remarquablement adaptée à ce type de proies, mais cela ne signifie pas qu’elle serait insensible aux piqûres comme pourrait le laisser entendre une publication spectaculaire sur les réseaux sociaux.
Un allié naturel à observer avec intérêt
La nouveauté n’est pas qu’un rapace aurait soudain trouvé le frelon asiatique à son goût. Les chercheurs savent déjà que la bondrée apivore exploite cette ressource. Rien de neuf sous le soleil. Ce qui est nouveau, ce sont surtout les travaux qui permettent de mieux mesurer l’ampleur et les conséquences de cette prédation.
La bondrée constitue ainsi un élément intéressant de l’écosystème face à une espèce invasive arrivée en Europe au début des années 2000. Elle ne remplacera évidemment pas les méthodes de surveillance et de gestion des populations de frelons. Son comportement montre pourtant, une fois encore, que les espèces locales peuvent développer des réponses étonnantes face à l’arrivée d’un nouveau prédateur ou d’une nouvelle proie.
La prochaine fois qu’une grande silhouette apparaît au-dessus d’un bois ou d’une prairie, il pourrait être utile de lever les yeux. La discrète bondrée apivore n’a peut-être pas l’allure d’un redoutable prédateur de frelons, mais les études scientifiques montrent qu’elle sait parfaitement où trouver leur couvain.