- Le Kilo Shop de Rennes ferme ses portes, face à la concurrence de Vinted.
- À Vannes, presque toutes les friperies indépendantes ont fermé ces derniers mois.
- Le marché de la seconde main se recompose plutôt qu'il ne disparaît.
Liquidation totale avant fermeture. C'est le message affiché en grand sur la devanture du Kilo Shop de Rennes. Dans quelques jours, cette institution de la place de la mairie baissera définitivement le rideau. Le concept était simple : vendre les vêtements et accessoires de seconde main au poids. Fermée une première fois en 2003, la boutique avait rouvert en franchise en 2021. Elle ne survivra pas à 2026.
Derrière la caisse, Frédéric désigne sans hésiter le coupable : Vinted. Il résume le problème en une phrase : on ne peut pas rivaliser avec les prix affichés sur la plateforme, alors la clientèle est partie ailleurs.
Kilo Shop n'est pas un cas isolé. À Vannes, dans le Morbihan, presque toutes les friperies indépendantes ont fermé ces derniers mois. Nouveau Genre, ouverte en 2018, vient elle aussi d'arrêter son activité de vente de vêtements pour se recentrer sur la culture.
Deux problèmes à la fois
Ce qui frappe dans ce mouvement, c'est qu'il touche les friperies par deux bouts en même temps, et que ces deux effets s'aggravent l'un l'autre. Le premier, c'est la clientèle. Vinted permet d'acheter directement à un particulier, sans intermédiaire ni loyer de boutique à payer. Les prix sont mécaniquement plus bas que ceux d'un commerce physique. Pour un budget serré, le choix est vite fait.
Le second, c'est l'approvisionnement, et il est moins visible du grand public. Une friperie vit des dons et des dépôts qu'on lui apporte. Sauf que les gens qui ont une belle pièce en bon état ont désormais un moyen simple de la monnayer eux-mêmes : la vendre sur Vinted plutôt que la donner. Résultat, ce qui atterrit dans les bacs des friperies est de moins bonne qualité qu'avant, avec une part grandissante de vêtements d'ultra fast-fashion à faible valeur.

Une boutique qui vend moins cher tout en recevant des articles de moindre intérêt tient difficilement sur la durée. C'est ce double effet, plus que la simple concurrence sur les prix, qui explique la vague de fermetures actuelle.
Une plateforme devenue incontournable
Le poids de Vinted dans cette histoire n'est pas une impression. L'entreprise lituanienne revendique plus de 23 millions d'utilisateurs en France fin 2024, soit environ un habitant sur trois. L'Hexagone est le premier marché de la plateforme, qui dépasse 105 millions d'utilisateurs à l'échelle de l'Europe.
Plus largement, le marché mondial de la mode d'occasion est en pleine expansion. Selon le cabinet GlobalData, il pourrait doubler d'ici 2027 pour atteindre environ 350 milliards de dollars, dépassant à cette échéance le marché de la fast fashion neuve. La seconde main n'est pas en crise, elle change simplement de visage : elle se déplace du magasin physique vers l'application.
Ce basculement croise d'ailleurs un autre mouvement réglementaire. Un malus visant les vêtements de mode éphémère importés à très bas coût, notamment via des plateformes comme Shein, est entré en vigueur début septembre 2026. L'objectif affiché est de renchérir ces articles jetables pour rendre le neuf low-cost moins compétitif face à l'occasion. Sur le papier, la mesure devrait profiter à toute la seconde main. Mais elle ne change rien au problème précis des friperies physiques. Que le vêtement de mauvaise qualité vienne d'un site chinois ou d'un don appauvri, la boutique de quartier reste prise en étau entre un flux entrant dégradé et une clientèle qui a migré vers l'application.
Un marché qui se recompose plutôt qu'il ne disparaît
Pour Maxime Delavallée, président de la Fédération de la mode circulaire, il ne s'agit pas d'un effondrement du secteur mais d'une consolidation et d'un repositionnement du marché de la seconde main.
Cette lecture colle avec ce qu'on observe dans les rues commerçantes. Les friperies qui ferment sont souvent celles qui misaient sur le volume et le prix bas, un segment où elles ne peuvent plus rivaliser avec une application gratuite ouverte à tous. À l'inverse, les boutiques qui survivent sont celles qui ont changé de créneau. Elles misent sur une sélection pointue, des pièces vintage rares, l'œil d'un professionnel et une mise en scène façon boutique de mode plutôt que bazar au mètre carré. Nouveau Genre, à Vannes, illustre cette bascule à sa manière. Plutôt que de se battre sur le même terrain que Vinted, l'enseigne a tout simplement quitté le textile pour la culture, où l'application lituanienne n'a rien à proposer.
Autrement dit, le commerce physique de seconde main ne meurt pas partout. Mais il doit désormais justifier un vrai service que l'application ne rend pas : le conseil, la sélection et l'essayage, ou la garantie qu'un article a été trié par quelqu'un qui s'y connaît. Ce que Vinted permet de vendre sans effort à un particulier, la friperie doit maintenant le faire mieux, sous peine d'être simplement redondante.
Ce que ça change pour les acheteurs et les vendeurs occasionnels
Pour quelqu'un qui veut juste vider son armoire, la bascule vers Vinted est déjà largement actée. C'est plus rapide, ça rapporte de l'argent plutôt qu'un reçu de don, et il n'y a pas besoin de se déplacer.
Pour un acheteur, la différence se joue surtout sur ce qu'on cherche. Un basique à petit prix se trouve aussi bien, voire mieux, sur une application. Une pièce vintage authentique, en revanche, devient plus rare et plus chère en boutique, précisément parce que le vivier de belles pièces données se réduit d'année en année.
Ce déplacement a aussi une conséquence sociale moins commentée : les friperies associatives ou solidaires, qui dépendaient elles aussi des dons de qualité pour financer leurs actions, sont concernées par le même phénomène. Une pièce vendue sur Vinted, c'est un vêtement qui ne finance plus une structure d'insertion ou une association caritative.
Le rideau qui tombe sur le Kilo Shop de Rennes n'annonce donc pas la fin de la seconde main. Il marque plutôt celle d'un modèle en particulier : la friperie généraliste, à bas prix, qui misait sur le volume. Cette formule a perdu sa raison d'être depuis qu'une application fait exactement la même chose, en plus simple et moins cher.