- Le 20 septembre 1926, Al Capone échappe à une fusillade devant l'hôtel Hawthorne, à Cicero.
- Pendant la Prohibition, les gangsters roulent en Cadillac blindées et en Ford V8.
- Eliot Ness, puis Bonnie and Clyde, ont aussi marqué l'histoire de ces voitures.
Le 20 septembre 1926, Al Capone déjeune au restaurant de l'hôtel Hawthorne, à Cicero, dans la banlieue ouest de Chicago. C'est son quartier général, il y est chez lui. Dehors, la rue est calme. Puis une première voiture passe en tirant quelques coups de feu en l'air, et la moitié de la salle se précipite aux fenêtres pour voir ce qui se passe. C'est un leurre. Derrière elle arrive une file d'une dizaine de voitures qui roulent au pas devant la façade, et les hommes installés à l'intérieur ouvrent le feu à la mitraillette. Pendant de longues secondes, des centaines de balles traversent les vitrines, les murs et les voitures garées le long du trottoir.
Capone s'en sort sans une égratignure : un de ses gardes du corps l'a plaqué au sol dès les premiers coups de feu. Mais ce jour-là, le patron de la pègre de Chicago comprend une chose. Dans cette guerre, la voiture est à la fois l'arme et la cible. Celle qui vous amène au restaurant peut être celle dans laquelle on vous abattra au feu rouge suivant. Il va donc s'en faire construire une que personne ne pourra percer.
Pour comprendre comment on en arrive là, il faut remonter six ans plus tôt, à la loi qui a transformé l'Amérique en un immense terrain de chasse sur quatre roues.

Une loi qui met l'alcool sur la route
Le 17 janvier 1920, le 18e amendement de la Constitution américaine entre en application, accompagné de la loi Volstead qui en fixe les règles. Fabriquer, transporter et vendre de l'alcool devient illégal dans tout le pays. Le but affiché est de moraliser l'Amérique. Le résultat est tout autre : les Américains n'arrêtent pas de boire, ils boivent ailleurs, dans des bars clandestins, les speakeasies, qui ouvrent par milliers derrière une porte discrète et un mot de passe.
Tout cet alcool doit bien venir de quelque part. Il arrive du Canada, où sa fabrication reste légale, il débarque des Caraïbes par bateau, ou il sort d'alambics cachés dans des caves et des granges. Et entre le point de départ et le comptoir, il faut le transporter. Discrètement, rapidement, et de préférence sans croiser la police. La voiture devient l'outil de travail numéro un du contrebandier.
Les trafiquants apprennent vite quelques ficelles. Une voiture chargée de caisses de bouteilles s'affaisse sur sa suspension, et un policier attentif repère immédiatement une auto trop basse de l'arrière. On remplace les ressorts d'origine par des pièces bien plus dures, pour que le véhicule garde la même hauteur à vide comme à pleine charge. On gonfle les moteurs pour distancer les patrouilles. On choisit des modèles banals, de couleur sombre, qui se fondent dans la circulation. Toute une mécanique de l'ombre se met en place, loin des salons automobiles.
Al Capone, le patron qui voulait rouler comme la police
Al Capone n'est pas un immigré débarqué d'Italie, contrairement à ce qu'on lit souvent. Il est né à Brooklyn en 1899, de parents napolitains. Au tout début des années 1920, il quitte New York pour Chicago, où son mentor Johnny Torrio l'a fait venir pour l'aider à faire tourner ses affaires. En janvier 1925, Torrio est grièvement blessé dans une fusillade devant chez lui. Il décide de raccrocher et laisse l'organisation à Capone, qui n'a que 26 ans.

En quelques années, Capone devient l'homme le plus célèbre de Chicago. Il contrôle la bière, les alcools forts, les tripots, et une bonne partie de la police et des élus qui ferment les yeux. Il ne se cache pas. Il s'habille chez les meilleurs tailleurs, donne des interviews, et se déplace dans d'immenses berlines de luxe. Mais après Cicero, le prestige ne suffit plus : il faut de la protection.
Il fait transformer une Cadillac 341A Town Sedan de 1928, un modèle de haut de gamme équipé d'un V8 de 5,6 litres et 90 chevaux. À l'époque, aucune voiture blindée n'est vendue aux particuliers. Ses hommes l'amènent chez un carrossier de Chicago. Le fils de l'artisan a raconté plus tard la scène. Son père a expliqué que l'atelier ne faisait pas ce genre de travail. Les visiteurs ont simplement rétorqué qu'à partir de maintenant, si.
Le résultat est une forteresse roulante. Des plaques d'acier sont installées dans les portes et la carrosserie, et un verre épais d'environ 2,5 centimètres remplace le vitrage d'origine. La lunette arrière peut s'ouvrir pour permettre de tirer sur d'éventuels poursuivants. Les vitres latérales, elles, ne se baissent pas : elles remontent, en laissant en bas une mince fente, juste assez pour passer le canon d'une mitraillette Thompson. Tout ce poids ralentit sérieusement la voiture, mais peu importe. On n'attend pas d'elle qu'elle gagne des courses, seulement qu'elle ramène son passager vivant.
Le détail le plus malin est ailleurs. Capone fait peindre sa Cadillac en vert et noir, aux couleurs exactes de la police de Chicago, qui roulait elle aussi dans des modèles de la marque. On y ajoute un avertisseur et des feux clignotants cachés derrière la calandre. Un récepteur branché sur la fréquence des forces de l'ordre complète l'ensemble, sans doute l'un des premiers montés dans une automobile privée. Imaginez la scène : dans un embouteillage, la voiture du plus grand gangster d'Amérique allume sa sirène, et les autres automobilistes s'écartent poliment pour laisser passer ce qu'ils prennent pour une patrouille.
La Saint-Valentin 1929 et la fausse voiture de police
Le 14 février 1929, vers 10 h 30 du matin, une grosse berline noire s'arrête devant un garage de North Clark Street, au nord de Chicago. Le bâtiment sert d'entrepôt à la bande de George Moran, dit Bugs Moran, le grand rival de Capone. La voiture est la copie exacte de celles des inspecteurs de police. Deux hommes en uniforme en descendent, avec deux autres en civil. Ils entrent.
À l'intérieur, sept membres de la bande attendent une livraison. Voyant des uniformes, ils pensent à une descente de routine, comme il en arrive régulièrement, et se laissent aligner face au mur sans résister. Quelques secondes plus tard, deux mitraillettes Thompson et un fusil ouvrent le feu. Sept personnes meurent, dont un optométriste qui aimait simplement fréquenter les truands. Les faux policiers ressortent ensuite en poussant devant eux leurs deux complices en civil, les mains en l'air, comme s'ils procédaient à une arrestation. Les passants qui assistent à la scène ne s'inquiètent de rien.

La cible principale, elle, n'était pas là. Bugs Moran arrivait en retard. En voyant la voiture de police stationnée devant son entrepôt, il a préféré faire demi-tour et aller boire un café en attendant que ça passe. Le piège qui lui était destiné lui a sauvé la vie.
Personne ne sera jamais condamné pour ce massacre, mais tout le monde pense à Capone, qui se trouvait bien loin, en Floride, ce jour-là. Les photos des corps alignés dans le garage font la une des journaux de tout le pays, et l'opinion publique bascule. Les gangsters ne font plus rire. Washington décide qu'il faut faire tomber le patron de Chicago.
Eliot Ness, le camion-bélier et le défilé devant l'hôtel
C'est ici qu'entre en scène Eliot Ness. Il a 26 ans et travaille au Bureau de la Prohibition, un service fédéral réputé pour ses agents mal payés et faciles à acheter. Il reçoit une mission précise : frapper Capone là où ça fait mal, c'est-à-dire dans ses brasseries clandestines, qui rapportent des fortunes chaque semaine.
Ness recrute lui-même une petite équipe d'une dizaine d'agents, choisis pour leur honnêteté mais aussi pour leur capacité à suivre un camion toute une nuit sans se faire repérer. Les hommes de Capone tentent de les acheter, comme ils soudoient à peu près tout Chicago. Ils refusent, et Ness s'assure que la presse l'apprenne. Les journaux leur donnent un surnom qui va devenir mondialement célèbre : les Incorruptibles.
Leur méthode est brutale et très mécanique. Pour entrer dans les brasseries avant que les ouvriers aient le temps de tout cacher, Ness fait équiper un lourd camion d'un pare-chocs en acier. L'engin fonce droit sur les portes et les défonce, puis les agents s'engouffrent dans le trou. Une à une, les fabriques clandestines tombent, et les véhicules de livraison de Capone sont saisis.
Ness raconte dans ses mémoires une scène qu'on a du mal à croire tant elle ressemble à du cinéma, même s'il faut garder à l'esprit qu'il aimait embellir ses exploits. Il aurait téléphoné à Capone, installé à l'hôtel Lexington, pour lui demander de regarder par la fenêtre. Au même moment, une longue file de camions saisis défilait lentement devant l'établissement, conduits par ses agents. Une humiliation publique, parfaitement orchestrée pour les photographes.

Ce ne sont pourtant pas les descentes des Incorruptibles qui envoient Capone derrière les barreaux. En parallèle, des enquêteurs du Trésor épluchent ses comptes. En octobre 1931, il est condamné à 11 ans de prison, non pas pour meurtre ni pour trafic d'alcool, mais pour fraude fiscale. L'homme qui roulait dans une Cadillac blindée tombe à cause de ses feuilles d'impôts.
Que sont devenues les Cadillac de Capone ?
Une partie des biens de Capone est saisie, dont certaines de ses voitures. Selon une histoire souvent racontée mais jamais prouvée, le Secret Service aurait récupéré une de ses Cadillac blindées pour transporter le président Roosevelt au Congrès au lendemain de l'attaque de Pearl Harbor. Roosevelt ne disposait alors d'aucun véhicule à l'épreuve des balles. L'anecdote est belle, les historiens restent prudents.
La Cadillac 341A de 1928 a connu un destin plus paisible. Cédée en 1933 par un intermédiaire de Capone, elle a changé plusieurs fois de propriétaire, perdu une partie de son blindage lors d'une restauration, et fait le tour des musées automobiles, du Canada au Tennessee. Elle a été adjugée aux enchères en 2012 pour 341 000 dollars, puis remise en vente quelques années plus tard, toujours avec ses vitres épaisses d'origine.
Bonnie and Clyde, ou le culte de la Ford V8
Pendant que Capone découvre la prison, une autre forme de criminalité prend la route, loin des grandes villes. Clyde Barrow et Bonnie Parker sillonnent le Texas, l'Oklahoma et le Missouri. Ils braquent des banques, des stations-service et des petites épiceries, puis disparaissent aussitôt. Leur bande n'a rien d'une organisation comme celle de Chicago. C'est une cavale permanente, de motel en campement, et la voiture en est le cœur.
Clyde a une obsession : la Ford V8. Lancée en 1932, elle est le premier modèle à moteur V8 vendu à un prix accessible au grand public. Elle est rapide, robuste, et bien plus nerveuse que la plupart des véhicules de police de l'époque. Clyde n'en achète jamais : il les vole, les use jusqu'à la corde, les abandonne et en dérobe une nouvelle. Au volant, il est redoutable. Il enchaîne des centaines de kilomètres de routes de campagne dans la même journée, passe d'un État à l'autre pour semer les shérifs locaux, qui ne peuvent pas le poursuivre au-delà de leurs frontières.

En avril 1934, Henry Ford reçoit une lettre étonnante, postée de Tulsa et signée Clyde Champion Barrow. L'auteur y félicite le constructeur pour sa voiture. Il écrit qu'il l'utilise exclusivement quand il peut en voler une. Pour la vitesse et pour éviter les ennuis, la Ford V8 a selon lui battu toutes les autres. Le courrier est toujours conservé par le musée Henry Ford, mais son authenticité reste discutée : l'écriture ne correspond pas vraiment à celle de Clyde, et certains pensent qu'il a été rédigé par un farceur.
La dernière voiture du couple est une Ford V8 Deluxe beige, volée fin avril 1934 devant une maison de Topeka, au Kansas. Le 23 mai 1934, sur une route de Louisiane près de Gibsland, six policiers menés par l'ancien Texas Ranger Frank Hamer les attendent, cachés derrière les buissons. Quand la Ford arrive, ils ouvrent le feu sans sommation. Plus d'une centaine de balles traversent la carrosserie. Bonnie et Clyde meurent sur le coup.
La voiture criblée d'impacts est rendue à sa propriétaire, qui la loue ensuite pour des expositions itinérantes. Des foules entières font la queue pour voir la Ford de la mort. Elle est aujourd'hui exposée dans un casino du Nevada, toujours marquée par les dizaines de balles qui l'ont traversée.
Des Appalaches à Daytona : comment la contrebande a donné naissance à la NASCAR ?
Le 5 décembre 1933, le 21e amendement abroge la Prohibition. L'alcool redevient légal, mais il est désormais lourdement taxé. Dans les montagnes des Appalaches, en Caroline du Nord, en Géorgie ou en Virginie, des familles entières distillent depuis des générations un whisky maison, le moonshine. Elles n'ont aucune intention de payer l'impôt dessus. La contrebande, elle, continue bien après la fin de la loi sèche.

Les jeunes qui livrent ce whisky, la nuit, sur les routes de montagne, deviennent de véritables pilotes. Leurs voitures ressemblent à des modèles de série, souvent des Ford, pour ne pas attirer l'attention. Sous le capot, c'est une autre histoire : moteurs préparés, suspensions renforcées, sièges arrière retirés pour caser un maximum de bidons. Ils apprennent à prendre des virages serrés à pleine vitesse, à faire demi-tour au milieu de la chaussée en un coup de frein, à semer les agents fédéraux dans les lacets. Le dimanche, ils se retrouvent dans des champs pour savoir qui a le bolide le plus rapide. Des courses naissent un peu partout dans le Sud, sans règles ni organisation.
À Daytona Beach, en Floride, un garagiste nommé Bill France organise déjà des courses sur un circuit tracé entre la plage et la route. Lui n'a jamais été contrebandier, mais il voit bien le problème. Chaque organisateur fait sa propre loi, et certains partent avec la caisse sans payer les coureurs. Le 14 décembre 1947, il réunit pilotes, propriétaires et mécaniciens au dernier étage de l'hôtel Streamline pour fixer des règles communes. La NASCAR est officiellement fondée le 21 février 1948.
Parmi ses pionniers, les anciens de la contrebande sont nombreux. Raymond Parks, qui a fait fortune dans le whisky clandestin à Atlanta, devient l'un des premiers grands propriétaires d'écurie. C'est au volant d'une de ses voitures que Red Byron remporte le championnat inaugural en 1949. Et le plus célèbre de tous, Junior Johnson, a appris à piloter en livrant le whisky de son père. Arrêté en 1956 à côté de l'alambic familial, il passe près d'un an en prison. Il s'impose ensuite comme l'une des plus grandes légendes de la discipline. Il sera même gracié par le président Reagan en 1986.

Treize ans qui ont changé la voiture
La Prohibition devait vider les verres de l'Amérique. Elle a surtout rempli ses routes. En treize ans, l'automobile est devenue l'outil central du crime et de sa répression. Elle a servi de forteresse blindée à Capone, de déguisement aux tueurs de la Saint-Valentin, de bélier à Eliot Ness et de fidèle complice à Bonnie and Clyde.
Et quand la loi a disparu, les voitures sont restées. La prochaine fois que vous verrez tourner les stock-cars de la NASCAR à plus de 300 km/h, pensez à ces jeunes des Appalaches. Par une nuit sans lune, ils fonçaient tous feux éteints sur une route de montagne, le coffre plein de whisky et un agent fédéral dans le rétroviseur.