- Le 17 juin 1972, le gardien Frank Wills découvre un ruban adhésif sur une porte du Watergate.
- Cinq hommes sont arrêtés dans les bureaux du Parti démocrate.
- Ce simple cambriolage est remonté jusqu'à la Maison-Blanche.
Samedi 17 juin 1972, un peu après minuit. Frank Wills commence sa ronde dans l'immeuble de bureaux du Watergate, un grand ensemble moderne au bord du Potomac, à Washington, où se mêlent appartements de luxe, hôtel et bureaux. Il a 24 ans, il est agent de sécurité, et il travaille de minuit à 7 heures du matin. Le poste est réputé tranquille : l'immeuble est considéré comme tellement sûr que les gardiens n'ont sur eux qu'une bombe de gaz lacrymogène.
Frank Wills n'avait pas prévu de finir dans les livres d'histoire. Né en 1948 à Savannah, en Géorgie, il a été élevé par sa mère. Il a travaillé sur une chaîne de montage chez Ford à Detroit, jusqu'à ce que son asthme l'oblige à arrêter. Il est ensuite venu à Washington, a enchaîné quelques emplois dans des hôtels, puis a décroché ce poste de vigile. Un travail de nuit, sans histoires, payé modestement.
Sa ronde le conduit au sous-sol, près du parking souterrain. Là, sur une porte qui donne sur la cage d'escalier, il remarque quelque chose de bizarre : un morceau de ruban adhésif collé sur le pêne de la serrure. La porte se ferme, mais elle ne se verrouille plus.
Frank Wills ne s'alarme pas. À cette époque, les équipes d'entretien ont l'habitude de bloquer certaines portes de cette façon pour circuler plus facilement pendant leur travail. Il arrache le ruban, pense à un oubli du personnel, et continue sa ronde. Il fait même une pause : il traverse la rue pour aller manger un morceau au restaurant Howard Johnson, juste en face.
Trente minutes plus tard, le ruban est revenu
À son retour, il repasse au même endroit. Et là, il s'arrête. Le ruban est de nouveau collé sur la serrure. Quelqu'un est venu le remettre pendant son absence. Cette fois, ce n'est plus un oubli : à l'intérieur de l'immeuble, on tient absolument à ce que cette porte reste ouverte, en pleine nuit.
Le détail qui trahit les intrus tient à presque rien. Le ruban n'a pas été collé discrètement dans le sens de la porte, là où il serait resté invisible une fois le battant fermé. Il a été posé en travers de la serrure, en débordant sur la tranche, si bien qu'on le voyait depuis le couloir. Un geste de quelques secondes, fait à la va-vite, par des hommes qui se croyaient à l'abri.

Frank Wills décroche le téléphone. Dans le registre de sécurité, il note à 1 h 47 qu'il a trouvé du ruban adhésif sur les portes et qu'il appelle la police pour une inspection. Cette page de registre, écrite à la main par un vigile de 24 ans, est aujourd'hui conservée aux Archives nationales américaines.
Cinq hommes en costume dans les bureaux du Parti démocrate
La police de Washington envoie une équipe en civil, trois policiers habillés en tenue décontractée, dans une voiture banalisée. Ce choix, fait par hasard parce que c'était le véhicule disponible à ce moment-là, va tout changer. De l'autre côté de la rue, dans une chambre de l'hôtel Howard Johnson, un guetteur est chargé de surveiller l'immeuble et de prévenir les cambrioleurs par talkie-walkie si la police arrive. Il voit bien des hommes entrer dans le bâtiment, mais sans uniforme ni voiture de patrouille, il ne comprend pas tout de suite qui ils sont. Quand il donne enfin l'alerte, il est trop tard.
Les policiers grimpent l'escalier en inspectant chaque palier. Au sixième, ils arrivent dans les bureaux du Comité national du Parti démocrate. Dans l'obscurité, ils découvrent cinq hommes cachés derrière des bureaux. Pas des cambrioleurs ordinaires : ils portent des costumes et des gants en caoutchouc. Sur eux, on trouve des appareils photo, du matériel d'écoute, des talkie-walkies et des liasses de billets de 100 dollars aux numéros qui se suivent.
Leurs noms sont James McCord, Bernard Barker, Virgilio Gonzalez, Eugenio Martinez et Frank Sturgis. Ils ne sont pas là pour voler de l'argent. Ils sont revenus réparer un micro qu'ils avaient posé quelques semaines plus tôt sur le téléphone d'un responsable démocrate, et qui fonctionnait mal. Sans ce micro défaillant, il n'y aurait pas eu de deuxième visite, pas de ruban adhésif, et pas de Frank Wills sur leur route.
Les plombiers de la Maison-Blanche
Pour comprendre qui étaient ces cinq hommes, il faut revenir un an en arrière. En juin 1971, le New York Times publie les Pentagon Papers, des documents secrets sur la guerre du Vietnam transmis à la presse par un ancien analyste militaire, Daniel Ellsberg. Nixon est furieux. La Maison-Blanche crée alors une petite équipe chargée de colmater les fuites, et ses membres se surnomment eux-mêmes les plombiers.
Deux hommes en sont les chevilles ouvrières : Howard Hunt, passé par la CIA, et Gordon Liddy, ex-agent du FBI. En septembre 1971, ils organisent déjà un cambriolage, celui du cabinet du psychiatre d'Ellsberg, à Los Angeles, pour trouver de quoi le discréditer. Personne ne s'en aperçoit. L'opération est un échec, mais elle ne laisse aucune trace, et elle donne à l'équipe le sentiment qu'elle peut tout se permettre.
En 1972, Liddy passe au service du comité de réélection du président, et propose un vaste plan d'espionnage contre les démocrates. Une version réduite est acceptée. Fin mai, une première équipe entre dans les bureaux du Comité national démocrate au Watergate, photographie des documents et pose des micros sur deux téléphones. L'un d'eux ne fonctionne pas. Il faut revenir. La nuit du 16 au 17 juin, pendant que les cinq hommes montent au sixième étage, Hunt et Liddy suivent l'opération depuis une chambre de l'hôtel du Watergate. Ils réussissent à s'enfuir, mais ils seront rattrapés par l'enquête quelques mois plus tard.
Comment un simple cambriolage remonte jusqu'à la Maison-Blanche ?
Au début, l'affaire ressemble à un fait divers un peu étrange. Mais très vite, les enquêteurs tirent un fil. James McCord n'est pas n'importe qui : c'est un ancien de la CIA, et il est employé comme responsable de la sécurité du comité de réélection du président Richard Nixon. Dans les carnets d'adresses des cambrioleurs, on trouve le nom et le numéro de téléphone d'un certain Howard Hunt, avec une mention qui renvoie à la Maison-Blanche.
Deux jeunes journalistes du Washington Post, Bob Woodward et Carl Bernstein, s'accrochent à l'histoire. Ils sont aidés par une source anonyme surnommée Gorge profonde : on apprendra seulement en 2005 qu'il s'agissait de Mark Felt, numéro deux du FBI. Grâce à elle, ils remontent l'argent qui a financé l'opération jusqu'aux caisses de la campagne présidentielle.
En janvier 1973, les cambrioleurs, Hunt et Liddy sont jugés. Le juge John Sirica, persuadé qu'on lui cache la vérité, menace les accusés de peines très lourdes. En mars, James McCord craque : dans une lettre au juge, il écrit que des témoins ont menti sous serment et que des personnes haut placées sont impliquées. Le mur du silence commence à se fissurer.
Pendant des mois, la Maison-Blanche nie tout. Nixon est même réélu triomphalement en novembre 1972, avec l'une des plus larges victoires de l'histoire américaine. Mais l'enquête avance. Devant le Sénat, un collaborateur révèle en juillet 1973 que le président fait enregistrer secrètement toutes les conversations de son bureau. Commence alors une longue bataille pour obtenir ces bandes.
Le 5 août 1974, l'une d'elles est rendue publique. On y entend Nixon, six jours seulement après le cambriolage, demander que la CIA freine l'enquête du FBI. Le président n'a donc pas seulement couvert l'affaire, il a cherché à l'étouffer dès le début. Il perd ses derniers soutiens au Congrès. Trois jours plus tard, au soir du 8, il annonce sa démission à la télévision. Le lendemain, Richard Nixon devient le premier et le seul président des États-Unis à quitter ses fonctions en cours de mandat en démissionnant.
La courte gloire de Frank Wills
Dans les mois qui suivent le cambriolage, le vigile devient une petite célébrité. Les journalistes veulent l'interviewer, on l'invite à des émissions de télévision, il reçoit des distinctions. En 1976, il joue même son propre rôle dans Les Hommes du président, le film tiré de l'enquête de Woodward et Bernstein, avec Robert Redford et Dustin Hoffman. Pendant quelques secondes à l'écran, on le voit découvrir le ruban adhésif, comme cette nuit-là.
Mais la lumière ne dure pas. Son employeur lui accorde une augmentation si faible qu'il finit par quitter son poste. Il espère un meilleur travail, grâce à sa notoriété. C'est l'inverse qui se produit. Plusieurs employeurs n'osent pas l'embaucher, de peur de s'attirer des ennuis avec le pouvoir, ou simplement parce que son nom est désormais attaché à un scandale. Un poste de sécurité à l'université de Georgetown ne dure pas longtemps.
Frank Wills enchaîne les petits boulots. Il finit par rentrer dans le Sud pour s'occuper de sa mère malade, en Caroline du Sud. Tous deux vivent de la maigre pension de retraite de sa mère, environ 450 dollars par mois. En 1983, il est arrêté pour avoir volé une paire de chaussures de sport dans un magasin, et condamné à un an de détention. Pendant ce temps, plusieurs des hommes impliqués dans le scandale, une fois sortis de prison, publient des livres et donnent des conférences payées très cher.
Quelques années avant sa mort, il confiera à un journaliste qu'il n'a jamais rien reçu pour son rôle dans l'affaire et qu'il a perdu toute confiance dans le système politique. À la fin de sa vie, il tond les pelouses de ses voisins âgés pour gagner quelques dollars. Frank Wills meurt le 27 septembre 2000 à Augusta, en Géorgie. Il avait 52 ans.
Ce qu'on retient aujourd'hui de cette nuit
Le Watergate a laissé une trace énorme dans l'histoire. Il a changé la façon dont les Américains regardent leurs présidents et a fait du journalisme d'investigation un modèle pour des générations de reporters. Il a aussi prêté la fin de son nom à tous les scandales qui ont suivi, du Monicagate au Dieselgate. Chaque fois qu'on colle ces quatre lettres à une affaire, on repense sans le savoir à cet immeuble au bord du Potomac.
Pendant longtemps, dans les récits de l'affaire, Frank Wills n'a été qu'une note de bas de page. Depuis quelques années, des historiens et un livre qui lui est entièrement consacré tentent de lui rendre sa place. Car tout est parti de lui. Des micros mal posés, un président prêt à tout pour être réélu, des hommes de l'ombre sûrs de leur coup, et en face, un vigile de 24 ans qui fait simplement son travail jusqu'au bout.
Il aurait pu hausser les épaules en voyant le ruban revenu, se dire que ce n'était pas son problème, et finir tranquillement sa nuit. Il a pris le téléphone. Un président des États-Unis est tombé parce qu'un homme a refusé de trouver normal un détail que tout le monde aurait ignoré.