- Giacomo Agostini détient toujours les records de 15 titres mondiaux et de 122 victoires.
- Il remporte 10 fois le Tourist Trophy de l'île de Man, puis renonce à y courir après 1972.
- Rossi et Márquez s'en approchent avec 9 titres chacun, sans jamais égaler son record.
Été 1961, dans les montagnes du Trentin. Un jeune homme de 18 ans s'élance sur la route qui grimpe de Trento au mont Bondone. Sa moto est une petite Morini 175, achetée à crédit chez un concessionnaire de Bergame. Personne ne le connaît. À l'arrivée, il termine deuxième, et les spectateurs se demandent qui est ce garçon sorti de nulle part. Il s'appelle Giacomo Agostini. Seize ans plus tard, il aura remporté 15 titres de champion du monde et 122 Grands Prix. Près d'un demi-siècle après sa retraite, aucun pilote n'a fait mieux.
De la Morini achetée à crédit au trône de MV Agusta
Rien ne destinait Agostini à la course. Né le 16 juin 1942 à Brescia, il grandit à Lovere, au bord du lac d'Iseo, dans une famille aisée. Son père dirige ses affaires et compte bien voir son fils prendre la suite. Les motos, il les considère comme une folie. Le jeune Giacomo devra donc ruser pour obtenir le droit de courir, puis convaincre les plus grandes écuries italiennes.
Un notaire, un malentendu et une moto à crédit
À l'époque, un pilote mineur ne peut pas courir sans l'accord de ses parents. Le père d'Agostini refuse net. Il ne veut pas signer, dit-il, l'arrêt de mort de son fils. Le salut vient d'un notaire, vieil ami de la famille. Un jour, l'homme remarque la mine déçue du garçon et lui demande ce qui ne va pas. Il plaide sa cause, estimant qu'un peu de sport ne peut lui faire que du bien. Le notaire pensait en réalité qu'il voulait faire du vélo !

Le père signe, mais refuse toujours de payer la moto. Giacomo pousse alors la porte du concessionnaire Morini de Bergame, qui lui propose une Settebello payable par mensualités. Après cette deuxième place à Trento-Bondone, les victoires s'enchaînent dans les courses de côte. Le comte Alfonso Morini le remarque et lui confie une machine d'usine. Quand le pilote vedette de la marque, Tarquinio Provini, part chez Benelli, c'est Agostini qui prend sa place. Il devient alors pilote professionnel, avec un salaire.
MV Agusta et le duel avec Mike Hailwood
En 1965, la grande écurie MV Agusta l'engage. Il s'impose au Nürburgring, en 350, dès sa première course sous ses couleurs. Face à lui se dresse un monstre sacré, le Britannique Mike Hailwood. Leur rivalité enflamme les années 1966 et 1967. En 1967, après une saison où les deux hommes s'échangent les victoires, ils terminent à égalité de points en 500. Chacun compte cinq succès. Le titre se joue alors au nombre de deuxièmes places, trois pour Agostini contre deux pour Hailwood.
Hailwood quitte ensuite les Grands Prix, et Agostini entame un règne sans partage. De 1968 à 1972, il remporte chaque année les titres 350 et 500. Une superstition l'accompagne. Sous sa combinaison de cuir noir, il enfile un maillot jaune à col roulé qui, croit-il, lui porte chance. Un jour, il l'oublie avant un Grand Prix à l'étranger, et gagne quand même. Des années plus tard, à la mort de son père, il le retrouve dans un tiroir, lavé et repassé. L'homme qui refusait de signer l'autorisation suivait en secret la carrière de son fils.
L'île de Man, le circuit le plus redouté du monde
Au milieu de la mer d'Irlande, l'île de Man accueille le Tourist Trophy depuis 1907. La course se dispute sur plus de 60 kilomètres de routes ouvertes à la circulation le reste de l'année. Les pilotes y frôlent les murets de pierre, traversent des villages et franchissent la montagne Snaefell à pleine vitesse. De 1949 à 1976, l'épreuve compte pour le championnat du monde. Plus de 250 pilotes y ont perdu la vie au fil des décennies.
Dix victoires sur les routes de l'île
Agostini découvre le Tourist Trophy en 1965. Pour sa première participation, il termine troisième en 350, derrière deux champions du monde, Jim Redman et Phil Read. L'année suivante, il remporte sa première course sur l'île. Il ne s'arrêtera plus. Entre 1966 et 1972, il gagne dix fois, en 350 comme en 500, toujours sur MV Agusta.

Sa dixième victoire fait de lui le pilote non britannique le plus titré de l'histoire du Tourist Trophy. Le chiffre impressionne d'autant plus que la course ne pardonne aucune erreur. Ici, pas de bac à sable ni de zone de dégagement. Un virage manqué se termine contre un mur, un poteau ou une maison. Les primes de départ restent pourtant dérisoires. Phil Read, cinq fois champion du monde, racontera avoir touché 50 livres en 1972, en payant lui-même son ferry et son hôtel.
Juin 1972, la décision d'un champion
Le vendredi 9 juin 1972, l'île est noyée dans le brouillard et la pluie. L'Italien Gilberto Parlotti, grand ami d'Agostini, prend le départ de la course des 125. Il ne connaît pas le circuit, mais il est venu pour défendre sa place de leader du championnat du monde, face à l'Espagnol Angel Nieto. Il est en tête quand il chute dans la montagne. Il ne survit pas à ses blessures.
Bouleversé, Agostini veut renoncer à la course 500 de l'après-midi. Il prend finalement le départ et l'emporte, signant son dixième succès. Puis il annonce qu'il ne reviendra jamais courir sur l'île, jugeant le tracé trop dangereux pour une épreuve du championnat du monde. D'autres grands pilotes l'imitent au fil des saisons. En 1976, la Fédération internationale retire le Tourist Trophy du calendrier mondial. Dès 1977, le Grand Prix de Grande-Bretagne s'installe à Silverstone. Participer au Tourist Trophy devient alors un choix personnel, et non plus une obligation pour conquérir un titre.
Les champions qui ont couru après la légende
En 1974, Agostini surprend tout le monde en quittant MV Agusta pour Yamaha. Il découvre en même temps l'Amérique, les moteurs deux-temps et les méthodes japonaises. Pour sa toute première course avec la marque, il remporte les 200 Miles de Daytona. L'année suivante, il décroche son huitième titre en 500, le premier d'une moto deux-temps dans la catégorie reine. Il raccroche en 1977, puis prend la tête d'une équipe de la firme japonaise, où il mène l'Américain Eddie Lawson à trois couronnes. Derrière lui, des générations de pilotes vont tenter de s'approcher de son palmarès.
Spencer et Doohan, deux destins hors normes
En 1983, l'Américain Freddie Spencer devient champion du monde 500 à seulement 21 ans. Deux ans plus tard, il réalise un exploit que personne n'a réédité depuis. En 1985, il remporte la même saison les titres 250 et 500, sur deux Honda différentes. Il court parfois les deux Grands Prix dans la journée. Mais son corps s'use vite, et sa carrière au sommet s'arrête presque aussitôt.
L'Australien Mick Doohan, lui, revient de très loin. En juin 1992, il domine le championnat quand il chute lourdement aux essais d'Assen, aux Pays-Bas. Son membre droit est broyé, et les médecins néerlandais parlent d'amputation. Le docteur Claudio Costa, figure légendaire des paddocks, le transfère dans sa clinique de Bologne. Pour sauver la jambe blessée, il la coud à la valide, afin qu'elle profite de sa circulation sanguine.

Doohan remonte en selle quatre Grands Prix après l'accident, mais le titre lui échappe au profit de Wayne Rainey. Sa cheville reste bloquée, et il ne peut plus actionner le frein arrière avec le pied. Son chef mécanicien, Jeremy Burgess, déplace alors la commande sur le guidon, pour qu'il freine avec le pouce. Sur cette machine adaptée à son handicap, il remporte cinq titres consécutifs en 500, de 1994 à 1998.
Rossi et Márquez, les plus proches du record
L'Italien Valentino Rossi traverse toutes les catégories du championnat. Champion du monde en 125, en 250, puis en 500, il règne ensuite sur la MotoGP. Il totalise neuf titres mondiaux, dont sept dans la catégorie reine, et 115 victoires en Grands Prix. Toute une génération de passionnés grandit avec lui, sans qu'il dépasse jamais les chiffres d'Agostini.
L'Espagnol Marc Márquez rejoint Rossi avec neuf titres mondiaux, dont sept en MotoGP. Son dernier, conquis en 2025 après plusieurs années gâchées par les blessures, compte parmi les plus beaux retours de l'histoire du sport. Il reste en activité, et chaque saison le rapproche du record d'Agostini dans la catégorie reine, huit sacres en 500. Le total de 15 couronnes mondiales, lui, paraît hors de portée. Le gamin de Lovere, qui avait trompé un notaire pour avoir le droit de courir, demeure le plus grand champion de l'histoire moto.