- Fernandel naît à Marseille en 1903 et monte sur scène dès l'âge de cinq ans.
- Son nom de scène vient d'une boutade de sa belle-mère : « le Fernand d'elle ».
- Le Petit Monde de Don Camillo attire près de 12,8 millions de spectateurs en 1952.
Il suffit d'un sourire pour le reconnaître. Une mâchoire immense, des dents qui semblent ne jamais finir, des yeux qui roulent au moindre sous-entendu. Pendant quarante ans, Fernandel fait rire la France entière, des salles de music-hall de Marseille aux plus grands écrans du pays. On estime qu'il a attiré quelque 200 millions de spectateurs au cinéma.
Pour ouvrir la série « Un jour, un acteur », impossible de trouver meilleur guide. Son histoire commence dans les rues de Marseille, au début du siècle dernier, dans une famille où l'on chante plus qu'on ne compte.
Un enfant de Marseille né pour la scène
Rien ne prédestine vraiment le petit Fernand Contandin à devenir une vedette. Sa famille est modeste, son avenir semble tout tracé dans un bureau. Mais à la maison, la scène est partout. Son père et sa mère se produisent en amateurs dans les cafés-concerts, et l'enfant grandit au milieu des chansons, des sketches et des rires du public.
Un gamin sur les planches
Fernand Joseph Désiré Contandin naît à Marseille le 8 mai 1903. Son père est comptable le jour. Le soir, il devient Sined, chanteur de café-concert, son prénom écrit à l'envers. Le petit garçon l'accompagne et monte sur scène dès l'âge de cinq ans. Il gagne même un premier prix réservé aux enfants prodiges, au théâtre du Châtelet de Marseille.
À la sortie de l'école, la famille veut pourtant lui offrir un métier sérieux. On le place dans une banque. L'expérience tourne court : il se fait renvoyer. Pour vivre, Fernand enchaîne les petits boulots sur le port et dans le textile. Le soir, il court les cafés-concerts et les mariages, où il chante et fait le pitre. Le rire est déjà son vrai métier, même s'il ne le paie pas encore.

Le Fernand d'elle
En 1925, à 22 ans, il épouse Henriette Manse, la sœur de son meilleur ami, Jean Manse. Le couple aura trois enfants, Josette, Janine et Franck, et restera uni jusqu'au bout. Ce meilleur ami devenu beau-frère écrira d'ailleurs les paroles de nombreuses chansons de Fernandel.
C'est de ce mariage que naît la légende du nom. Fernand est si empressé auprès de sa jeune femme que sa belle-mère s'en amuse. Un jour, en le voyant arriver dans la rue, elle lance : « Tiens, voilà le Fernand d'elle ! » La formule plaît tellement au jeune comique qu'il en fait son nom de scène. Fernandel est né.
Du music-hall aux studios de cinéma
Après son service militaire, en 1926, Fernandel reprend sa vie d'artiste sans le sou. La province le connaît, Paris pas encore. Tout change à la fin des années 1920, quand il monte à la capitale et fait sensation sur la scène de Bobino. Les contrats s'enchaînent, les tournées aussi. Le cinéma, qui vient de découvrir le son, cherche justement des voix et des visages qui font rire.
De Marc Allégret à Marcel Pagnol
Le réalisateur Marc Allégret le repère dans l'un de ses spectacles. Il lui confie de petits rôles, puis une première apparition dans un long métrage, Le Blanc et le Noir, sorti en 1930. Jean Renoir l'engage à son tour dans On purge bébé, en 1931. Les comédies s'enchaînent, souvent tournées à la va-vite, mais le public adore cette tête incroyable et cet accent qui chante.
La vraie rencontre, c'est celle de Marcel Pagnol. Le Marseillais devine chez Fernandel bien plus qu'un amuseur. Il lui offre des rôles où l'on rit, mais où l'on peut aussi pleurer : Angèle en 1934, Regain en 1937, Le Schpountz en 1938, La Fille du puisatier en 1940. Au total, ils tourneront sept films ensemble. Pagnol dira de son ami qu'il savait faire rire même ceux qui avaient plus de raisons de pleurer.
Seul en scène avec Félicie
Fernandel chante aussi, et ses chansons de films deviennent des succès populaires, comme Ignace en 1937 ou Barnabé. Mais son plus grand triomphe arrive en 1939 avec Félicie aussi, écrite par Albert Willemetz et Charles-Louis Pothier sur une musique de Casimir Oberfeld. Sur les quelque 300 chansons de sa carrière, c'est de loin la plus célèbre.

Le principe est d'une simplicité redoutable. Chaque couplet raconte une scène, et le refrain retombe toujours sur ces deux mots : Félicie aussi. Tout le génie est dans ce qui n'est pas dit. Fernandel s'arrête au bon moment, laisse la phrase en suspens, roule des yeux, découvre ses dents dans un sourire immense. Il n'a pas besoin de finir. Le public a déjà compris le sous-entendu, et la salle éclate de rire avant même la chute.
Imaginez la scène. Un homme seul sous la lumière, sans décor, sans partenaire. Une mimique, un silence, un regard vers le public, et des centaines de spectateurs rient aux larmes. C'est tout l'art de Fernandel : faire rire avec presque rien. Bien des années plus tard, il reprendra encore la chanson à la télévision, avec le même effet.
Les grandes années, jusqu'au dernier tournage
En septembre 1939, la guerre éclate et Fernandel s'engage dans l'armée. Il reprend ensuite sa carrière et passe même derrière la caméra, avec trois films comme réalisateur : Simplet en 1942, Adrien en 1943 et Adhémar en 1951. Mais le véritable sommet l'attend au début des années 1950. Un rôle va faire de lui une star bien au-delà des frontières françaises.
Douze millions de spectateurs pour un curé
En 1952, Julien Duvivier adapte les récits de l'écrivain italien Giovannino Guareschi. Le Petit Monde de Don Camillo raconte la guerre amicale entre un curé au sang chaud et Peppone, le maire communiste de son village, joué par Gino Cervi. Don Camillo parle chaque jour au Christ de son église, qui lui répond avec patience. Le film attire près de 12,8 millions de spectateurs en France. Il restera le plus grand succès du cinéma français jusqu'à La Grande Vadrouille, en 1966.
Fernandel tient le rôle de sa vie, et il le sait. « Don Camillo, c'est Fernandel dans la vie, avec sa faconde, la soutane en plus », s'amusait-il. Quatre suites suivront, jusqu'à Don Camillo en Russie en 1965. Ces années-là, il prouve aussi qu'il sait tout jouer. L'Auberge rouge de Claude Autant-Lara, en 1951, reste pour beaucoup sa plus grande interprétation. La Vache et le Prisonnier d'Henri Verneuil, en 1959, réunit 8,8 millions de spectateurs. En 1953, il reçoit aussi la Légion d'honneur.

Un écrivain lui rend même un hommage inattendu. Dans L'Étranger, d'Albert Camus, Meursault va voir un film de Fernandel au cinéma, au lendemain de l'enterrement de sa mère. Preuve que l'acteur fait alors partie du quotidien de tous les Français.
Jusqu'au dernier tournage
En 1963, Fernandel s'associe à un autre géant, Jean Gabin, pour fonder une société de production, la Gafer. Les deux monstres sacrés ne joueront pourtant qu'une seule fois ensemble, dans L'Âge ingrat, en 1964. Les années 1960 sont plus difficiles. Les films sont moins bons, la critique se lasse, mais le public reste fidèle à son Fernandel.
Loin des plateaux, il retrouve la Méditerranée. À Carry-le-Rouet, près de Marseille, il s'est fait construire une maison au-dessus du port. Dès que le mistral le permet, il part pêcher sur sa barque blanche, baptisée Caméra. En 1970, la maladie le rattrape sur le tournage d'un nouveau Don Camillo, qu'il ne pourra jamais terminer. Fernandel meurt à Paris le 26 février 1971, à 67 ans. Il repose au cimetière de Passy.
Plus de cinquante ans après, son sourire n'a pas pris une ride. Ses films repassent encore à la télévision, et des générations qui ne l'ont jamais vu sur scène connaissent par cœur le refrain de Félicie aussi. Fernandel a fait mieux que durer : il est resté populaire. Le prochain épisode de la série vous emmènera vers un autre monstre sacré du cinéma.