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IA et emploi : quels métiers sont vraiment exposés ?

Économie par Hervé -  6 min - 58 lectures
Ce qu'il faut retenir
  • Anthropic mesure l'exposition des métiers à l'IA à partir des usages réels de Claude.
  • Programmeurs, conseillers clientèle et opérateurs de saisie arrivent en tête des métiers exposés.
  • Le chômage ne bouge pas encore, mais l'embauche des 22-25 ans ralentit dans ces métiers.

Quels métiers l'intelligence artificielle menace-t-elle vraiment ? La question revient sans cesse depuis l'arrivée de ChatGPT fin 2022. Les réponses reposent souvent sur ce que l'IA serait capable de faire en théorie. Anthropic, l'entreprise qui développe l'assistant Claude, a choisi une autre voie. Ses économistes Maxim Massenkoff et Peter McCrory ont publié en mars 2026 une méthode qui part des usages constatés sur le terrain. L'étude revient aujourd'hui sur le devant de la scène, et ses conclusions n'ont rien perdu de leur intérêt.

Une mesure fondée sur les usages réels

Les études classiques listent les tâches qu'un modèle de langage pourrait accélérer. Elles en déduisent ensuite quels emplois sont menacés. Anthropic part d'un constat simple : ce qui est possible n'est pas forcément ce qui se fait. L'entreprise a donc construit un indicateur qu'elle appelle l'exposition observée.

Trois sources de données croisées

La méthode s'appuie d'abord sur O*NET, une base américaine qui décrit les tâches d'environ 800 métiers. Elle ajoute une grille publiée en 2023, qui indique pour chacune si un modèle de langage peut l'accomplir deux fois plus vite. Anthropic y injecte enfin ses propres données d'utilisation de Claude dans un cadre professionnel. Un travail entièrement automatisé pèse davantage qu'un simple coup de main de l'IA. Le résultat donne, pour chaque métier, la part du travail déjà prise en charge par la machine.

Pourquoi la pratique reste loin de la théorie ?

L'écart entre les deux mesures est énorme. Dans l'informatique et les mathématiques, l'IA pourrait théoriquement intervenir sur 94 % des tâches. Claude n'en couvre aujourd'hui que 33 %. Plusieurs freins expliquent ce décalage. Les modèles butent encore sur certaines opérations complexes. D'autres usages avancent lentement à cause de contraintes juridiques, de logiciels métiers spécifiques ou de vérifications humaines obligatoires. L'étude cite un exemple parlant : autoriser le renouvellement d'une ordonnance est jugé faisable par une IA, mais personne ne lui confie cette mission.

Développeur web travaillant avec Claude

Les métiers en haut de la liste

Grâce à cette méthode, Anthropic dresse un classement des dix professions les plus exposées. Sans surprise, on y trouve surtout des emplois de bureau, exercés derrière un écran. Le texte, les données et le code y occupent une place centrale. À l'autre bout du tableau, une large part des actifs échappe presque entièrement à l'IA.

Les programmeurs en première ligne

Les programmeurs informatiques arrivent en tête, avec 75 % de leurs tâches couvertes. Ce chiffre n'étonnera pas ceux qui codent au quotidien. Écrire une fonction, corriger un bug ou documenter un projet figure parmi les usages les plus courants de Claude. Une partie de ces requêtes relève pourtant de l'assistance : le développeur demande, relit puis corrige. L'étude compte ces cas pour moitié, contre un poids plein pour l'automatisation complète.

Service client et saisie de données

Les conseillers du service client occupent la deuxième place. Anthropic observe que leurs tâches principales passent de plus en plus par son API, c'est-à-dire par des outils que les entreprises branchent directement sur Claude. Les opérateurs de saisie suivent de près, avec 67 % de tâches couvertes. Leur métier consiste à lire des documents sources puis à reporter les informations dans un système. C'est précisément le genre de mission qu'une IA automatise sans peine. Les analystes financiers figurent eux aussi parmi les profils les plus exposés.

Les métiers que l'IA ne touche pas

À l'opposé, 30 % des travailleurs ont une exposition nulle. Leurs tâches apparaissent trop rarement dans les données pour être comptées. On y trouve les cuisiniers, les mécaniciens moto, les maîtres-nageurs, les barmans ou encore les plongeurs en restauration. Leur point commun : un travail physique, souvent au contact du public. Tailler un arbre, conduire une machine agricole ou défendre un client devant un tribunal restent également hors de portée, chacun pour des raisons différentes.

Quels effets sur l'emploi aujourd'hui ?

Mesurer l'exposition ne suffit pas. Encore faut-il savoir si elle se traduit déjà par des pertes d'emploi. Anthropic a confronté son indicateur aux statistiques américaines du chômage et des recrutements. Les résultats sont nuancés, et l'entreprise elle-même invite à la prudence.

Pas de hausse du chômage à ce stade

Depuis la sortie de ChatGPT, le taux de chômage des salariés les plus exposés évolue comme celui des autres. L'écart mesuré entre les deux groupes reste faible et statistiquement non significatif. Les projections officielles du Bureau of Labor Statistics donnent pourtant un premier signal. Les métiers les plus exposés devraient croître moins vite d'ici 2034. Pour chaque hausse de 10 points d'exposition, la croissance prévue recule de 0,6 point. Le lien existe, mais il reste léger.

Les jeunes, premiers concernés ?

Le signal le plus net concerne les 22-25 ans. Depuis 2024, ils sont moins souvent recrutés dans les métiers exposés. Leur taux d'embauche y a chuté de 14 % par rapport à 2022, un résultat tout juste significatif. Aucune baisse comparable n'apparaît chez les plus de 25 ans. Le phénomène ressemble davantage à un ralentissement des recrutements qu'à une vague de licenciements. D'autres explications restent possibles. Ces jeunes ont pu garder leur poste actuel, choisir une autre voie ou reprendre leurs études.

Une transformation lente, à la manière d'Internet

Selon les auteurs, l'IA ne provoquera sans doute pas un choc brutal comme celui du Covid, quand le chômage avait bondi en quelques semaines. Ses effets ressembleraient plutôt à ceux d'Internet ou de la concurrence chinoise sur l'industrie américaine. Ces bouleversements s'étalent sur des années et se lisent mal dans les chiffres globaux. D'où l'intérêt d'un outil capable de repérer les professions fragiles avant que les dégâts ne deviennent visibles. Anthropic prévoit de mettre son analyse à jour régulièrement avec ses nouvelles données.

Une étude à lire avec du recul

Ces travaux apportent une vraie nouveauté : ils mesurent l'IA telle qu'elle est utilisée, pas telle qu'on l'imagine. Ils comportent toutefois plusieurs limites que leurs auteurs reconnaissent eux-mêmes. Avant d'en tirer des conclusions pour la France, deux points méritent d'être gardés en tête.

Des données américaines

Toutes les statistiques d'emploi utilisées viennent des États-Unis. Le marché du travail français fonctionne différemment, avec des règles de licenciement et des filières de formation qui lui sont propres. Anthropic indique que sa méthode peut s'appliquer à d'autres pays. Elle ne l'a pas encore fait.

Un seul assistant observé

L'exposition observée repose sur l'usage d'un seul outil, Claude. Les salariés qui travaillent avec d'autres assistants n'apparaissent donc pas dans ces données. L'étude décrit une tendance, pas une photographie complète de l'IA au travail. Elle a le mérite de poser une méthode que d'autres chercheurs pourront reprendre et enrichir.