- La justice refuse d'infliger 50 000 euros d'astreinte par jour et par site à Cloudflare.
- Un intermédiaire technique doit tout tenter pour bloquer, sans garantir le résultat.
- Le résolveur DNS public 1.1.1.1 continue de répondre normalement aux internautes.
Canal+ espérait frapper fort. Le groupe réclamait à Cloudflare jusqu'à 50 000 euros par jour et par site pirate resté accessible, dans sa lutte contre les diffusions illégales de Formule 1 et de MotoGP. Le 17 septembre, le tribunal judiciaire de Paris a rejeté cette demande, ainsi que les 20 000 euros de frais de justice réclamés en plus. Une décision passée presque inaperçue, remise en avant ces derniers jours sur les réseaux sociaux.
Derrière ce bras de fer entre une chaîne payante et un géant américain de l'infrastructure, une question intéresse directement les internautes : jusqu'où peut-on obliger les intermédiaires techniques à bloquer le piratage ? La réponse du tribunal est nuancée.
Canal+ voulait faire payer Cloudflare
L'affaire remonte au printemps. Comme chaque saison, Canal+ multiplie les procédures pour faire bloquer les sites qui diffusent ses compétitions sans autorisation. Fournisseurs d'accès, moteurs de recherche, services de VPN : tous les maillons de la chaîne y passent. Cloudflare, qui protège et accélère une large partie du web, est devenu une cible de choix.
Des sites de F1 et de MotoGP dans le viseur
Le 17 avril 2026, le tribunal judiciaire de Paris ordonne à Cloudflare de bloquer 21 domaines de streaming pirate de Formule 1 et 16 de MotoGP, « par tout moyen efficace ». Les décisions visent à la fois son réseau de diffusion de contenus, le fameux CDN, et son résolveur DNS public. Quelques semaines plus tard, Canal+ estime que le compte n'y est pas et accuse Cloudflare de traîner des pieds.
Une astreinte à 50 000 euros par jour
En mai, le groupe repasse devant le juge pour obtenir une astreinte, c'est-à-dire une pénalité financière qui s'accumule tant qu'une décision n'est pas exécutée. Le montant demandé donne le vertige : 50 000 euros par jour pour chaque site encore accessible, et autant pour chaque nouveau domaine signalé à Cloudflare par l'Arcom, le gendarme de l'audiovisuel.

Le tribunal donne raison à Cloudflare
Le 17 septembre, trois juges examinent les deux demandes, l'une pour la Formule 1, l'autre pour le MotoGP. Leur décision repose sur une distinction juridique classique, mais décisive. Et sur un argument que Canal+ n'avait sans doute pas vu venir, puisqu'il sortait de son propre dossier.
Une obligation de moyens, pas de résultat
Pour le tribunal, un intermédiaire technique comme Cloudflare est tenu à une obligation de moyens, et non de résultat. Il doit prendre des mesures sérieuses pour bloquer les sites visés, mais il ne peut pas garantir qu'ils deviennent totalement inaccessibles. Les juges s'appuient sur une jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, l'arrêt UPC Telekabel. Conséquence concrète : quand un site pirate change de prestataire, Cloudflare n'en est plus responsable, et c'est à Canal+ de se tourner vers le nouvel intermédiaire.
Les propres chiffres de Canal+ se retournent contre lui
Le détail est savoureux. Pour démontrer la mauvaise volonté de Cloudflare, Canal+ a fourni ses statistiques : l'entreprise n'aurait bloqué que 72,6 % des noms de domaine concernés par les différentes décisions. Le tribunal y a vu exactement l'inverse, la preuve que des mesures ont bien été mises en œuvre. L'astreinte est rejetée, et les frais de justice restent à la charge du plaignant.
1.1.1.1, le résolveur qui échappe au blocage
Pour les internautes, l'enjeu se cache derrière quatre chiffres : 1.1.1.1. C'est l'adresse du résolveur DNS public de Cloudflare, utilisé par des millions de personnes pour sa rapidité et sa confidentialité. Et c'est justement là que le blocage coince.
Le DNS, l'annuaire d'Internet
Quand vous tapez le nom d'un site dans votre navigateur, un résolveur DNS se charge de le traduire en adresse numérique, un peu comme un annuaire. Les fournisseurs d'accès bloquent les sites pirates en faisant « mentir » leur propre service DNS, qui ne renvoie plus le bon numéro. Mais il suffit de changer de résolveur, en passant par exemple par 1.1.1.1, pour contourner ce barrage.
Cloudflare refuse de filtrer son résolveur
Cloudflare bloque bien les sites visés au niveau de son CDN, mais refuse de filtrer son résolveur public, en expliquant que son architecture ne le permet pas. Le tribunal se contente de noter que l'entreprise l'« allègue », sans la contredire. Pour l'heure, 1.1.1.1 continue de répondre normalement pour les sites qui restent en ligne ailleurs. La cour d'appel de Paris avait pourtant jugé en mars qu'un blocage par DNS était parfaitement faisable.
Canal+ prépare déjà la suite
Canal+ peut encore faire appel. Le groupe a aussi obtenu, le 17 juillet, de nouvelles ordonnances pour la saison 2026-2027 de Premier League et de Ligue des champions. Elles visent nommément le résolveur, le CDN et le proxy de Cloudflare, en lui laissant le choix des moyens techniques, et touchent aussi des services de VPN comme Proton, CyberGhost et ExpressVPN. Depuis le 5 août 2026, le Code du sport permet en outre à l'Arcom de sanctionner la non-exécution de certaines mesures de blocage. Le prochain round se jouera donc autant sur la rédaction des décisions que sur la technique.