- Le pigeon voyageur parcourt plus de 1 000 km d'un trait pour rentrer à son colombier.
- Il voit les ultraviolets et dépasse les 100 km/h en course quand le vent le pousse.
- Vaillant, dernier pigeon du fort de Vaux en 1916, est cité à l'ordre de la Nation.
Il ressemble à s'y méprendre au pigeon qui picore sur les trottoirs. Pourtant, cet oiseau joue dans une autre catégorie : celle des athlètes. Lâché à des centaines de kilomètres de chez lui, il reprend la route de son colombier sans carte ni repère connu. Et il le retrouve. Les éleveurs aiment dire qu'entre un pigeon de rue et un voyageur, l'écart rappelle celui qui sépare un âne d'un cheval de course.
Selon la fiche du ministère de la Culture consacrée à la colombophilie, un pigeon voyageur peut parcourir plus de 1 000 km d'un trait, à environ 100 km/h. Derrière ces chiffres se cachent une vue hors du commun et un sens de l'orientation que la science n'a pas fini d'expliquer. Sans oublier une histoire militaire digne des plus grands récits.
Un oiseau domestique taillé pour la performance
Le pigeon voyageur n'a rien d'un oiseau sauvage. Il descend du pigeon biset et vit auprès de l'homme depuis l'Antiquité. Les éleveurs l'ont patiemment sélectionné pour une qualité bien précise : l'attachement viscéral à son colombier. Né et nourri dans ce refuge, il y revient quoi qu'il arrive. C'est cette fidélité au lieu qui en a fait le messager le plus sûr de son époque.
Une vue qui capte les ultraviolets
Son œil perçoit des couleurs invisibles pour l'humain, dont les ultraviolets. Le plumage de ses congénères, certaines graines ou les reflets du paysage lui apparaissent sous un jour différent du nôtre. Placés sur les côtés de la tête, ses yeux lui offrent un champ de vision très large, précieux pour repérer un rapace avant l'attaque. Un colombophile normand affirme même qu'un pigeon distingue des repères situés jusqu'à 80 km par temps clair.
Plus de 100 km/h quand le vent pousse
En course, l'allure dépend surtout de la distance et du vent. Une femelle allemande a bouclé les 918 km qui séparent Barcelone de son colombier à plus de 56 km/h de moyenne. Sur une épreuve plus courte, un pigeon d'un élevage de La Souterraine, dans la Creuse, a tenu 108 km/h sur près de 250 km. Une performance rare. À l'inverse, un fort vent de face épuise l'oiseau et peut le dérouter très loin de sa route.

Comment retrouve-t-il toujours son colombier ?
Cette question fascine les scientifiques depuis plus d'un siècle. Le pigeon voyage enfermé dans une caisse jusqu'à un lieu qu'il n'a jamais vu. Une fois libre, il tourne quelques instants au-dessus du site, puis file droit vers chez lui. Aucune explication unique ne suffit à décrire ce prodige. Les chercheurs penchent pour une combinaison de sens qui se complètent et prennent le relais les uns des autres.
Une boussole interne à plusieurs aiguilles
Le soleil lui sert de premier repère : il en déduit une direction en tenant compte de l'heure. Le champ magnétique terrestre prend la suite quand le ciel se couvre. Les odeurs portées par le vent l'aident à reconnaître sa région. Certains travaux évoquent aussi les infrasons, ces sons très graves produits par le relief et la mer. Les éleveurs eux-mêmes l'admettent volontiers : ce don garde une part de mystère.
L'apprentissage compte aussi. Les jeunes sont d'abord lâchés à quelques kilomètres du colombier, puis de plus en plus loin au fil des semaines. Ils mémorisent ainsi les grands traits du paysage : rivières, autoroutes, lignes de crête. Certains suivent même les axes routiers pour rentrer, à la manière d'un automobiliste prudent.
Des distances qui donnent le vertige
Les concours se répartissent en 3 familles. La vitesse concerne les lâchers de moins de 300 km et le demi-fond ceux de 300 à 500 km. Le fond regroupe les épreuves de 500 à 1 000 km, parfois davantage. Les plus endurants volent toute une journée sans se poser. Le record le plus célèbre date de 1931 : un oiseau a relié Saïgon à Arras, soit quelque 12 000 km, en 23 jours. Ces champions valent de l'or. En 2020, un pigeon belge s'est vendu 1,6 million d'euros aux enchères.
Des champs de bataille aux villes polluées
Au fil des siècles, ses talents ont servi les états-majors. En 1870, lors du siège de Paris, les pigeons assurent la liaison entre la capitale encerclée et le gouvernement replié à Tours. De 1914 à 1918, ils transportent les messages là où le téléphone est coupé et où la fumée empêche tout signal optique. Aujourd'hui encore, l'armée de terre entretient 200 pigeons voyageurs au Mont-Valérien, à Suresnes.
Le dernier message du fort de Vaux
Juin 1916. Le fort de Vaux, près de Verdun, est encerclé et les lignes téléphoniques ne répondent plus. Le 4 juin à 11 h 30, le commandant Raynal lâche l'ultime volatile qui lui reste, matricule 787.15. Son appel à l'aide se termine par une phrase restée dans l'histoire : « C'est mon dernier pigeon. » L'oiseau traverse les tirs et les nuages de gaz, puis atteint le colombier de la citadelle gravement intoxiqué.
Baptisé Vaillant, il est cité à l'ordre de la Nation, une distinction normalement réservée aux soldats. Une plaque lui rend hommage au fort de Vaux depuis 1929. De l'autre côté de l'Atlantique, Cher Ami connaît une gloire comparable. En octobre 1918, dans la forêt d'Argonne, son message permet de sauver un bataillon américain encerclé, et la France lui décerne la Croix de guerre avec palme.
Des plumes qui gardent la trace du plomb
Le pigeon rend aujourd'hui un autre service, plus discret. Son cousin des villes passe sa vie dans le même quartier, picore au sol et respire l'air de la rue. Les métaux lourds finissent par s'accumuler dans son sang et son plumage. À New York, une étude publiée dans la revue Chemosphere a analysé le sang de 825 pigeons : leur exposition au plomb suivait celle des enfants des mêmes secteurs. En Iran, près d'une zone industrielle, des plumes contenaient 6 fois plus de ce métal que celles d'oiseaux témoins. Un simple pigeon devient alors un capteur vivant de la qualité de l'air.