- Ruiné à 21 ans, Walt Disney crée Mickey en 1928 avec son ami dessinateur Ub Iwerks.
- Le pari de Blanche-Neige, puis Disneyland en 1955, font de son studio un empire.
- Depuis sa mort en 1966, l'entreprise grandit à coups de rachats : Pixar, Marvel, Star Wars.
Kansas City, été 1923. Un jeune homme de 21 ans ferme pour la dernière fois la porte de son petit studio de dessin. Faute de logement, il dort dans ses bureaux et va se laver une fois par semaine à la gare. Sa société vient de faire faillite. Il lui reste une valise en carton, une quarantaine de dollars et un billet de train pour la Californie.
Personne, ce jour-là, n'aurait parié un centime sur lui. Quarante ans plus tard, son nom brille sur des studios de cinéma, une émission de télévision suivie par des millions de familles et un parc d'attractions visité par le monde entier. Ce garçon s'appelle Walt Disney, et son histoire ressemble à l'un de ses dessins animés : des chutes, des coups du sort, et une obstination que rien ne semble pouvoir arrêter.
Un gamin du Missouri qui ne lâche jamais son crayon
Rien ne destinait Walt Disney au cinéma. Il grandit dans une famille modeste, auprès d'un père sévère qui enchaîne les métiers et les déménagements. L'argent manque souvent, le travail commence tôt. Pourtant, dès l'enfance, une chose ne le quitte jamais : l'envie de dessiner partout et tout le temps, sur tout ce qui lui passe sous la main.
Des champs de Marceline aux trottoirs de Kansas City
Walter Elias Disney naît à Chicago le 5 décembre 1901. Il est le quatrième fils d'Elias et Flora Disney. En 1906, la famille s'installe dans une ferme à Marceline, une petite ville du Missouri. Ce sont ses plus belles années. Le garçon passe ses journées au milieu des animaux, qu'il croque sur des bouts de papier. Un médecin du voisinage lui offre même quelques pièces pour dessiner son cheval. Ce paradis rural restera toute sa vie son modèle d'une Amérique idéale.
En 1911, retour à la ville. À Kansas City, son père achète une tournée de livraison de journaux. Walt et son frère Roy se lèvent à trois heures et demie du matin, hiver comme été, pour déposer les exemplaires devant les portes. Le soir, il suit des cours de dessin. En 1918, à 16 ans, il triche sur son âge pour s'engager comme ambulancier à la Croix-Rouge. Il débarque en France juste après l'armistice et décore son véhicule de ses caricatures.
Laugh-O-Gram, la faillite qui pousse vers Hollywood
De retour aux États-Unis, il trouve une place dans un atelier d'illustration publicitaire. Il y rencontre Ub Iwerks, un garçon timide au coup de crayon exceptionnel, qui deviendra son plus fidèle complice. Walt découvre ensuite le dessin animé dans une société qui réalise des réclames projetées dans les cinémas. Il emprunte un livre sur le sujet à la bibliothèque et fabrique ses premiers films dans le garage familial.
En 1922, il fonde son propre studio, Laugh-O-Gram. L'équipe produit des contes modernisés, mais le distributeur ne paie pas. Les dettes s'accumulent, et l'aventure s'achève par une faillite en 1923. Walt tente un dernier coup avec un court métrage mêlant une petite fille réelle à des personnages dessinés. Puis il part pour Hollywood, convaincu que là-bas, quelqu'un finira par lui donner sa chance.

D'une souris perdue au pari fou de Blanche-Neige
En Californie, Walt retrouve Roy, venu soigner sa tuberculose. Les deux frères se complètent à merveille. Walt invente, rêve, pousse toujours plus loin. Roy compte, négocie et tient les banques à distance. Sans ce duo, il n'y aurait jamais eu d'empire. Et c'est justement un coup de massue qui va leur offrir leur première vraie vedette.
Oswald volé, Mickey trouvé
Le 16 octobre 1923, les frères fondent le Disney Brothers Studio dans le garage d'un oncle. Leurs premiers films, les Alice Comedies, mêlent une fillette en chair et en os à des décors dessinés. Ub Iwerks les rejoint, et Walt épouse en 1925 Lillian Bounds, une jeune employée chargée d'encrer les celluloïds. En 1927, le studio crée Oswald le lapin chanceux, distribué par Universal. Le succès arrive enfin.
En février 1928, Walt se rend à New York pour renégocier son contrat. Le distributeur lui annonce froidement deux nouvelles : il veut payer moins, et il a déjà embauché presque toute son équipe. Surtout, Oswald appartient à Universal, pas à Disney. Walt repart sans son personnage et sans la plupart de ses dessinateurs. Seuls quelques fidèles restent à ses côtés, Ub Iwerks en tête.
Selon la légende familiale, c'est dans le train du retour que naît l'idée d'une souris. Walt veut l'appeler Mortimer, Lillian préfère Mickey. Ub Iwerks dessine le personnage en quelques jours. Les deux premiers films, muets, ne trouvent aucun preneur. Walt mise alors sur une nouveauté qui affole Hollywood : le son. Le 18 novembre 1928, au Colony Theatre de New York, Steamboat Willie montre une souris qui siffle et joue de la musique en rythme. Minnie est déjà là. C'est Walt lui-même qui prête sa voix à Mickey.
Des montres Mickey à la « folie de Disney »
Mickey devient une star mondiale en quelques mois. Walt comprend très vite qu'un personnage peut rapporter bien au-delà de l'écran. Dès 1929, un homme lui propose 300 dollars pour imprimer la souris sur des cahiers d'écolier. Il accepte. En 1933, une montre Mickey se vend par millions et sauve de la faillite son fabricant. Les produits dérivés financent désormais les films.
Avec cet argent, Walt prend tous les risques. Il lance en 1934 un projet qu'aucun studio n'a osé : un long métrage entièrement dessiné, Blanche-Neige et les Sept Nains. Le budget explose, jusqu'à près d'un million et demi de dollars. Dans les couloirs d'Hollywood, on parle de « la folie de Disney ». Roy hypothèque presque tout pour trouver des fonds. Walt va jusqu'à projeter le film inachevé à un banquier pour obtenir un dernier prêt.
Le 21 décembre 1937, la première a lieu à Los Angeles. Dans la salle, des vedettes de cinéma essuient leurs larmes. Le film devient l'un des plus gros succès de l'époque. En 1939, Walt reçoit un Oscar d'honneur pas comme les autres : une grande statuette accompagnée de sept petites. Avec les recettes, les frères construisent à Burbank de vastes studios, où l'équipe s'installe en 1940.
Disneyland, puis un empire qui grandit sans Walt
Les années qui suivent sont plus rudes. Pinocchio et Fantasia, sortis en 1940, coûtent une fortune et rapportent peu, d'autant que la guerre ferme le marché européen. Le studio ne retrouve un vrai triomphe qu'en 1950 avec Cendrillon. Mais Walt a déjà la tête ailleurs. Le week-end, il emmène ses filles Diane et Sharon au manège de Griffith Park, à Los Angeles. Assis sur un banc, il les regarde tourner et se dit qu'il manque un endroit où parents et enfants pourraient s'amuser ensemble.
Disneyland, un parc payé par la télévision
Les banquiers ne croient pas à son projet. Roy non plus. Walt emprunte alors sur son assurance vie et crée sa propre société pour dessiner le projet. Pour boucler le financement, il conclut en 1954 un accord avec la chaîne ABC. Elle investit dans l'aventure, et en échange, Walt lui fournit une émission hebdomadaire baptisée Disneyland. Chaque semaine, des millions de foyers suivent l'avancée du chantier à la télévision. Là où Hollywood se méfie du petit écran, Walt s'en sert comme d'une immense vitrine.
Le parc sort de terre en un an à peine, au milieu des orangers d'Anaheim. Le 17 juillet 1955, jour de l'ouverture, rien ne se passe comme prévu. De faux billets circulent, près de 28 000 personnes se pressent dans les allées, deux fois plus qu'attendu. Sous la chaleur, le bitume encore frais colle aux chaussures et les fontaines à eau manquent. L'équipe surnommera cette journée « le dimanche noir ». Pourtant, moins de deux mois plus tard, Disneyland accueille son millionième visiteur.
Après Walt, une machine qui ne s'arrête plus
En 1964, Mary Poppins offre au studio l'un de ses plus grands succès. Walt, lui, pense déjà à la suite. En secret, à travers des sociétés écrans, il achète des milliers d'hectares en Floride pour y bâtir un parc et une ville du futur. Il n'en verra jamais la réalisation. Grand fumeur, il meurt d'un cancer du poumon le 15 décembre 1966, à 65 ans. Le Livre de la jungle, le dernier film qu'il a suivi de près, sort l'année suivante. Les Aristochats, lancé de son vivant, arrive en salles en 1970.
Roy renonce à sa retraite pour achever le chantier de Floride. Walt Disney World ouvre le 1er octobre 1971, baptisé du prénom complet de son frère pour que personne n'oublie qui en avait eu l'idée. Roy s'éteint quelques semaines plus tard. Après une décennie difficile, l'entreprise renaît avec La Petite Sirène en 1989, puis Le Roi Lion en 1994. Entre-temps, en 1992, Disneyland Paris a accueilli ses premiers visiteurs à Marne-la-Vallée.
Le XXIe siècle change l'échelle. Disney rachète Pixar en 2006, Marvel en 2009, Lucasfilm et sa saga Star Wars en 2012, puis une grande partie de la 20th Century Fox en 2019. La même année naît sa plateforme de streaming, Disney+. Sur grand écran, le studio refait ses propres classiques en prises de vue réelles : la nouvelle version du Roi Lion, sortie en 2019, rapporte plus d'un milliard et demi de dollars. Dans les parcs, le prix des billets ne cesse de grimper.
Certains spectateurs regrettent le dessinateur qui risquait tout sur une souris ou sur un conte de fées. Chez Walt, l'argent servait d'abord à financer le projet suivant, et le géant d'aujourd'hui joue sur une tout autre échelle. Ce qu'il reste de l'imaginaire du gamin de Marceline dans cette entreprise mondiale, chacun en jugera. Une chose est sûre : sans sa valise en carton et son obstination, rien de tout cela n'aurait existé.