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Tolkien (1/3) : comment est née la mythologie de la Terre du Milieu ?

Arts Publié le 07/09/2026 par Camille -  8 min - 150 lectures
Ce qu'il faut retenir
  • Tolkien a inventé ses langues bien avant d'écrire Le Hobbit ou Le Seigneur des Anneaux.
  • Le finnois lui a inspiré le quenya, l'une de ses langues elfiques.
  • Il a commencé sa mythologie convalescent, après la bataille de la Somme en 1916.

Premier volet d'une série en trois parties consacrée à J.R.R. Tolkien et à son œuvre.

Avant d'écrire une seule ligne du Hobbit ou du Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien avait déjà passé plus de quinze ans à inventer des langues qui n'existaient nulle part ailleurs que dans sa tête. La Terre du Milieu n'est pas née d'une envie de raconter une histoire d'aventure. Elle est née pour donner un décor et un peuple à des idiomes imaginaires. Très vite, elle a aussi eu pour mission d'offrir à l'Angleterre une mythologie qu'elle n'avait, selon lui, jamais eue. Cette genèse s'étend sur près d'une décennie, de l'enfance jusqu'aux tranchées de la Somme, et c'est elle qui explique presque tout ce qui viendra ensuite.

Une passion pour les langues inventées, bien avant les histoires

Enfant, Tolkien invente déjà des langages avec sa cousine Mary Incledon. L'un d'eux, le nevbosh, est un charabia enfantin fait de mots anglais, français et latins déformés, avec sa propre grammaire simplifiée. Ce n'est pas un jeu isolé : les deux cousins l'utilisent pendant plusieurs années pour communiquer entre eux, et Tolkien continue à le perfectionner seul bien après que Mary s'en est lassée.

Adolescent, il va beaucoup plus loin en créant le naffarin, un système personnel bien plus élaboré. Il est influencé par l'espagnol, qu'il découvre grâce au tuteur de la famille, le père Francis Morgan. Ce goût pour la construction linguistique ne le quittera jamais : il en fera son métier, devenant philologue, spécialiste des parlers anciens germaniques et scandinaves, avant de devenir écrivain. Peu d'auteurs de fiction ont eu, comme lui, une formation universitaire complète sur la mécanique interne des langues avant de se mettre à en inventer une pour de bon.

Tolkien invente la langue elfique

La découverte du finnois et la naissance du quenya

Le vrai tournant a lieu à Exeter College, à Oxford, autour de 1911. Tolkien met la main sur une grammaire finnoise et découvre le Kalevala, le grand poème épique national finlandais compilé au XIXe siècle à partir de chants populaires. Il décrira plus tard cette découverte comme une véritable ivresse, comparable à celle de tomber sur une cave remplie d'un vin totalement inédit, au goût qu'il n'avait jamais rencontré.

De cette fascination pour les sonorités du finnois naît le quenya, le premier grand parler elfique qu'il construit, avec sa phonétique, sa grammaire et son histoire interne. Il le retravaillera pendant des décennies, sans jamais vraiment le considérer comme terminé. Plus tard viendra le sindarin, davantage inspiré du gallois qu'il étudie à la même époque. Il est pensé comme l'idiome du quotidien des Elfes restés en Terre du Milieu, tandis que le quenya devient une langue plus cérémonielle, un peu comme le latin dans l'Europe médiévale.

Pour Tolkien, l'ordre des choses est clair : le vocabulaire vient d'abord, l'histoire est construite ensuite pour lui donner un monde où exister. Il l'a résumé sans détour dans une lettre à un lecteur. Selon lui, ses récits ont surtout été façonnés pour fournir un monde à ses langues, et non l'inverse. C'est tout le contraire de ce qu'on pourrait imaginer en lisant Le Seigneur des Anneaux sans rien savoir de sa genèse.

1916 : Tolkien part pour la Somme

Cette construction patiente est brutalement percutée par la Première Guerre mondiale. Officier de transmission au sein du 11e bataillon des Lancashire Fusiliers, Tolkien débarque à Étaples, dans le nord de la France, le 6 juin 1916. Il rejoint la ligne de front à la mi-juillet, en pleine bataille de la Somme, l'une des plus meurtrières de toute la guerre.

J.R.R. Tolkien dans une tranchée

Son unité combat notamment sur la crête de Thiepval et participe à la prise de la tranchée Regina, dans le secteur nord de la Somme, autour des villages de Beaumont-Hamel et Serre. Le paysage qu'il découvre n'a plus rien à voir avec la campagne anglaise tranquille de son enfance. Le sol est retourné par des mois de bombardements, jonché des corps des soldats tombés au combat et des chevaux morts. Les tranchées sont inondées de boue et infestées de rats. Rien, dans son éducation confortable, ne l'avait préparé à ce que les combattants de l'époque appelaient l'horreur animale des tranchées.

Les amis perdus du T.C.B.S.

Avant la guerre, Tolkien fait partie d'un petit cercle d'amis très soudés à l'école, le T.C.B.S. (Tea Club and Barrovian Society), avec Rob Gilson, Geoffrey Bache Smith et Christopher Wiseman. Les quatre jeunes hommes se voient comme destinés à accomplir quelque chose d'important, chacun à sa manière, et entretiennent une correspondance intense sur la littérature, la poésie et leurs ambitions communes.

La guerre en décide autrement. Rob Gilson meurt dès le premier jour de la bataille de la Somme, le 1er juillet 1916, en menant ses hommes à l'assaut près de La Boisselle. Deux jours plus tôt, il avait écrit à sa famille que les tirs de canons, la nuit, seraient magnifiques s'ils n'étaient pas si terribles. Geoffrey Bache Smith, lui, est grièvement blessé par un éclat d'obus fin novembre de la même année, près du village de Souastre, et meurt début décembre d'une gangrène. Sur les quatre membres du T.C.B.S., seuls Tolkien et Wiseman, engagé dans la marine et donc épargné par l'horreur des tranchées, survivront à la guerre. Tolkien écrira plus tard qu'en 1918, tous ses amis proches sauf un avaient disparu.

Convalescent, il commence à écrire sa mythologie

En octobre 1916, Tolkien contracte la fièvre des tranchées, une infection transmise par les poux qui infestent les soldats, et il est rapatrié en Angleterre. Il ne retournera jamais au front, passant le reste de la guerre entre hôpitaux et postes de garnison en Angleterre, au gré de rechutes qui dureront jusqu'en 1918.

C'est pendant cette longue convalescence qu'il commence à coucher sur le papier les premiers récits de ce qui deviendra le Silmarillion, alors intitulé Le Livre des contes perdus. La chute de Gondolin, l'un des tout premiers textes de cet ensemble, porte encore la trace directe de ce qu'il vient de vivre. On y retrouve le fracas, le feu et la destruction d'une cité assiégée, écrits par un homme qui sortait à peine des tranchées de la Somme. Ce n'est pas un hasard si tant de récits fondateurs de sa mythologie tournent autour de la perte, du siège et de la chute de royaumes entiers.

Une histoire d'amour à l'origine de Beren et Lúthien

C'est aussi pendant cette convalescence, en 1917, qu'un autre moment fondateur a lieu, cette fois dans un registre totalement différent. Affecté au commandement d'un avant-poste près de Roos, dans le Yorkshire, Tolkien vit alors avec Edith, qu'il avait épousée juste avant son départ pour la France. Un jour, dans une clairière bordée de fleurs blanches, il la regarde chanter et danser pour lui.

Tolkien et Edith

Cette image le marquera pour le reste de sa vie. Elle donnera naissance au personnage de Lúthien, l'elfe la plus belle de son peuple, et à son histoire d'amour avec le mortel Beren. C'est l'un des récits centraux du Silmarillion, qu'il réécrira sous plusieurs formes pendant près de quarante ans. Bien des décennies plus tard, peu après la mort d'Edith, il écrit à son fils Christopher. Il y raconte ne l'avoir jamais appelée ainsi de son vivant, tout en confirmant qu'elle en était bien la source. Il fera graver Lúthien sous le prénom de sa femme sur leur tombe, et Beren sous le sien.

Un but affiché : donner une mythologie à l'Angleterre

Ce n'est pas un hasard si cette entreprise démarre au moment le plus sombre de sa vie. Tolkien regrettait explicitement que l'Angleterre n'ait pas de mythologie qui lui soit propre, contrairement à la Finlande avec son Kalevala ou aux pays scandinaves avec leurs sagas. Selon lui, la plupart des légendes anglaises avaient des racines françaises ou étrangères depuis la conquête normande. Il voulait combler ce manque : construire un ensemble de légendes cohérent, suffisamment vaste et détaillé pour ressembler à une vraie mythologie nationale, qu'il pourrait en quelque sorte offrir à son pays.

Il formulera cette ambition noir sur blanc bien plus tard, en 1951, dans une longue lettre adressée à son éditeur Milton Waldman pour tenter de faire publier ensemble Le Seigneur des Anneaux et le Silmarillion. Il y explique vouloir composer un corps de légendes assez vaste, allant de la cosmogonie jusqu'au conte romanesque. Il souhaite y laisser de la place à d'autres esprits et d'autres mains, pour peindre, sculpter ou mettre en musique ce qu'il n'aurait fait qu'esquisser. Et il pourrait le dédier simplement à l'Angleterre, sa patrie.

Ce projet ne sera jamais terminé de son vivant. Mais les fondations posées entre 1916 et 1918 resteront la base de tout ce qu'il écrira ensuite. Elles sont nées dans les carnets d'un jeune officier convalescent qui venait de perdre ses meilleurs amis et de découvrir l'amour de sa vie. Le Hobbit paraîtra vingt ans plus tard, Le Seigneur des Anneaux près de quarante ans après.

Partie 2 : Tolkien (2/3) : comment Le Silmarillion a été reconstruit après sa mort ? → Lire l'article