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Tolkien (2/3) : comment Le Silmarillion a été reconstruit après sa mort ?

Arts Publié le 08/09/2026 par Camille -  7 min - 137 lectures
Ce qu'il faut retenir
  • Tolkien a travaillé sur Le Silmarillion de 1916 jusqu'à sa mort en 1973.
  • Il n'a jamais considéré ce livre comme terminé.
  • Son fils Christopher a mis quatre ans à lui donner une forme publiable.

Deuxième volet d'une série en trois parties consacrée à J.R.R. Tolkien et à son œuvre, après un premier article sur la genèse de la Terre du Milieu et les langues inventées par Tolkien.

Partie 1 : Tolkien (1/3) : comment est née la mythologie de la Terre du Milieu ? → Lire l'article

Le Silmarillion est à la fois le premier et le dernier livre de Tolkien. Le premier, parce que ses tout premiers récits datent de 1916-1917, bien avant Bilbo le Hobbit. Le dernier, parce qu'il n'a jamais cessé d'y travailler jusqu'à sa mort en 1973, sans jamais le considérer comme terminé. Ce texte que les lecteurs découvrent aujourd'hui en librairie n'existait sous cette forme dans l'esprit de personne avant la mort de son auteur : il a fallu quatre ans de travail à son fils Christopher pour lui donner une forme publiable, et cette histoire éditoriale est presque aussi singulière que le livre lui-même.

Un malentendu qui a changé le cours de l'histoire

En 1937, porté par le succès inattendu du Hobbit, l'éditeur de Tolkien, Stanley Unwin, lui demande une suite. Tolkien leur envoie alors une partie de ses textes sur le Silmarillion, convaincu que c'est cette mythologie qu'il faut publier en priorité plutôt qu'une simple suite pour enfants. Mais l'éditeur, à la lecture rapide et incomplète du manuscrit, le juge trop obscur et trop dense pour le grand public, et le refuse.

Ce refus, en partie fondé sur un malentendu sur ce que Tolkien avait réellement envoyé et sur ce qu'il espérait en faire, pousse l'auteur à se lancer à la place sur "une nouvelle histoire de Hobbits", comme il la décrivait alors dans sa correspondance. Cette nouvelle histoire deviendra Le Seigneur des Anneaux, écrite sur plus de dix ans. Sans ce refus initial, l'ordre de publication de l'œuvre de Tolkien, et peut-être son existence même sous la forme qu'on lui connaît, aurait pu être complètement différent.

Un éditeur londonien en pleine lecture

Que raconte vraiment ce livre ?

Le titre vient des Silmarils, trois joyaux forgés par l'elfe Fëanor. Ils renferment la dernière lumière de deux arbres géants qui éclairaient autrefois le monde, avant leur destruction par les forces du mal. Morgoth, la grande puissance maléfique de cet univers, finit par les voler. Ce vol déclenche des siècles de guerres entre elfes et ténèbres à travers tout un continent, le Beleriand, déjà englouti sous les mers à l'époque du Seigneur des Anneaux.

Contrairement au Seigneur des Anneaux, il n'y a ici ni Hobbits ni ton léger. Le Silmarillion se lit davantage comme un texte fondateur que comme un roman d'aventure classique. C'est une mythologie complète, avec sa création du monde, ses puissances divines appelées Valar et ses tragédies récurrentes. Un livre de fondations, écrit dans un registre proche des grandes épopées anciennes qui l'ont inspiré, le Kalevala finlandais ou les sagas nordiques, plutôt qu'un roman au sens moderne du terme.

Le style change d'ailleurs radicalement d'un chapitre à l'autre, selon l'époque de sa rédaction. Les passages les plus anciens, écrits pendant ou juste après la Première Guerre mondiale, ont un ton plus proche du conte merveilleux. Les parties retravaillées dans les années 1950-1960 adoptent au contraire une plume plus dense et plus grave, presque biblique par endroits. Cette hétérogénéité, loin d'être un défaut caché, reflète directement les soixante ans de gestation du texte.

Un forgeron elfique en plein travail

Soixante ans de réécriture ininterrompue

Le Seigneur des Anneaux paraît en 1954-1955 et devient un immense succès mondial dans les années 1960. Tolkien continue malgré tout de retravailler son Silmarillion en parallèle, sans jamais parvenir à un état qui le satisfasse pleinement. Il réécrit des chapitres entiers, change des noms, modifie la cosmogonie de son univers. Il ajoute même des contradictions qu'il ne résout jamais entre les différentes strates de rédaction accumulées au fil des décennies.

Certains passages n'ont plus été touchés depuis le début des années 1930 et restent à l'état de brouillons anciens. D'autres sont retravaillés jusqu'à la toute fin de sa vie, sous des formes radicalement différentes des précédentes. À sa mort en 1973, il ne laisse donc pas un manuscrit terminé, mais des milliers de pages aux variantes souvent incompatibles entre elles. Ces écrits s'étalent sur près de six décennies, rédigées d'une main parfois à peine lisible.

La mort de Tolkien, et un fils face à des milliers de pages

C'est son fils Christopher Tolkien qui hérite de cette masse documentaire. Universitaire spécialiste du vieil anglais, déjà familier des écrits de son père, il avait été désigné dès 1967 comme exécuteur littéraire. Sa tâche n'est pas d'inventer une intrigue, mais de choisir, parmi des décennies de variantes, celle qui correspond le mieux à ce que son père aurait voulu retenir. Il doit aussi garder une cohérence avec Le Seigneur des Anneaux déjà publié. Pour la plus grande partie du texte, ce travail consiste à assembler et à arbitrer entre des écrits qui restent, mot pour mot, ceux de l'auteur.

L'ampleur de la tâche est telle que Christopher Tolkien démissionne en septembre 1975 de son poste à New College, à Oxford, pour s'y consacrer entièrement. Il y enseignait le vieil anglais et l'ancien norrois. Il s'installe même en France peu après, et continuera à éditer les écrits de son père pendant près de 45 ans, jusqu'à sa mort en 2020. Face à lui, environ 70 cartons de manuscrits, souvent tracés dans une écriture serrée et difficile à déchiffrer. Les noms de personnages changent entre le début et la fin d'un même brouillon, et certains épisodes existent en versions contradictoires, rédigées à vingt ou trente ans d'écart.

Christopher Tolkien reconstruit l'oeuvre de son père

Reconstruire ce qui n'existait qu'à l'état d'ébauche

Le problème se pose surtout pour les derniers chapitres du récit central, qui n'avaient pas été retouchés depuis le début des années 1930. Ils n'existaient qu'à l'état de notes éparses ou de résumés inachevés, voire de simples esquisses de quelques lignes, là où l'auteur avait manifestement prévu des chapitres entiers. Pour cette partie précise, Christopher Tolkien travaille avec un jeune écrivain canadien encore inconnu, Guy Gavriel Kay. Celui-ci deviendra plus tard un auteur de fantasy reconnu, notamment pour sa trilogie Fionavar.

Ensemble, ils doivent littéralement reconstruire un récit cohérent à partir de fragments, en respectant autant que possible les intentions connues de Tolkien plutôt qu'en inventant une intrigue de toutes pièces. Christopher reconnaîtra plus tard être allé trop loin par endroits, notamment pour la chute du royaume elfique de Doriath, largement réécrite. C'est un exercice d'équilibriste : rester fidèle à un auteur qui n'est plus là pour trancher, tout en produisant un texte lisible et cohérent que ce même auteur n'a jamais validé sous cette forme précise.

Une publication saluée, mais un travail qui ne s'arrête pas là

Publié en 1977 chez George Allen & Unwin, Le Silmarillion réunit cinq grandes parties. On y trouve le récit de la création du monde (l'Ainulindalë) et une description des puissances divines qui le peuplent (la Valaquenta). Vient ensuite le cœur du livre, consacré aux guerres pour les joyaux (la Quenta Silmarillion). Il se conclut sur la chute de l'île de Númenor (l'Akallabêth), puis sur un résumé des âges qui mènent jusqu'au Seigneur des Anneaux. L'ouvrage reçoit un bon accueil critique et remporte le prix Locus du meilleur roman de fantasy en 1978, preuve qu'un texte aussi exigeant pouvait trouver son public.

Mais Christopher Tolkien ne s'arrête pas à cette version arbitrée de 1977. Dans les décennies qui suivent, il publie l'intégralité des textes concurrents et abandonnés dans une collection de douze volumes, l'Histoire de la Terre du Milieu. Les lecteurs les plus passionnés peuvent ainsi voir précisément ce qu'il a dû choisir, écarter ou reconstruire pour donner naissance à l'édition de 1977. Le Silmarillion que l'on connaît n'est donc pas tant l'œuvre définitive de Tolkien qu'une des formes possibles, la plus aboutie, choisie parmi toutes celles que son auteur avait laissées derrière lui sans jamais trancher lui-même.

Partie 3 : Tolkien (3/3) : comment son œuvre a façonné toute la culture populaire ? → Lire l'article