- Le coq fait cocorico en France, mais kikeriki en Allemagne : chaque langue l'entend à sa façon.
- Pléonasmes et oxymores font partie des bizarreries du quotidien.
- Parfois, l'erreur finit même par devenir la règle.
On la dit difficile, pleine d'exceptions et de pièges. C'est vrai. Mais la langue française est aussi un formidable terrain de jeu, pour peu qu'on s'arrête deux secondes sur ce qu'on dit tous les jours sans y penser. Des bruits d'animaux qui changent selon les pays, des tournures qui disent deux fois la même chose, des mots qui se contredisent, et des phrases parfaitement sages qui en cachent d'autres, beaucoup moins innocentes.
Petite visite guidée de ces bizarreries qui font le charme du français.
Pourquoi le coq français fait-il cocorico ?
Un coq reste un coq, qu'il chante en Normandie, dans le Kent ou en Bavière. Pourtant, chaque langue l'entend à sa façon. Le coq français fait cocorico, l'anglais cock-a-doodle-doo, l'allemand kikeriki et l'espagnol quiquiriquí. Même chose pour le chien : ouaf en France, woof de l'autre côté de la Manche. Ces mots qui imitent un bruit s'appellent des onomatopées, et ils disent autant de choses sur la langue qui les invente que sur l'animal qu'ils imitent.
Le plus amusant, c'est que certaines onomatopées ont fini par devenir de vrais mots, au point qu'on ne les reconnaît plus. Le coucou doit son nom à son cri. Le chat ronronne parce que son ronron a donné un verbe. On chuchote, on glougloute, et la pendule fait tic-tac, au point que le mot est devenu un nom commun. Derrière une bonne partie de notre vocabulaire, il y a quelqu'un qui a un jour essayé d'imiter un bruit.
Monter en haut, descendre en bas : le pléonasme
Le pléonasme, c'est l'art de dire deux fois la même chose dans la même phrase. On monte en haut, on descend en bas, on prévoit à l'avance, on s'entraide mutuellement, on sort dehors. Personne n'est jamais monté en bas, ni n'a prévu quoi que ce soit après coup. Et pourtant, ces tournures sont partout, parce qu'elles sonnent bien et qu'elles insistent.
Le champion toutes catégories est au jour d'aujourd'hui. Le mot aujourd'hui est lui-même un pléonasme : il vient de au jour de hui, et hui voulait déjà dire ce jour en ancien français. Avec au jour d'aujourd'hui, on répète trois fois la même chose en quatre mots. Une performance.
Le pléonasme n'est pas toujours une faute. Les écrivains l'emploient volontairement pour insister. Molière en a même fait un sommet comique dans Tartuffe : enfin convaincu de la trahison de son protégé, Orgon répète à qui veut l'entendre qu'il l'a vu, de ses propres yeux vu. On ne saurait être plus clair.

L'oxymore, quand les contraires s'attirent
À l'inverse du pléonasme, l'oxymore colle ensemble deux mots qui se contredisent. Et le mot lui-même montre l'exemple : en grec, oxy signifie aigu, fin, et moros émoussé, sot. Oxymore est ainsi un oxymore, ce qui est plutôt élégant pour une figure de style.
La littérature française en a fait des merveilles. Dans Le Cid, Corneille fait dire à Rodrigue, qui guette de nuit l'arrivée des ennemis sur la mer : « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». La lumière des astres éclaire, mais juste assez pour laisser la nuit profonde. Racine, dans Iphigénie, fait avouer à Agamemnon que les titres de roi des rois ont flatté « l'orgueilleuse faiblesse » de son cœur : son orgueil est justement ce qui le rend faible. Et Victor Hugo, pour la mort de Gavroche dans Les Misérables, parle de cette « petite grande âme » qui venait de s'envoler, un enfant minuscule au courage immense.
Mais l'oxymore n'est pas réservé aux grands auteurs. On en utilise tous les jours sans s'en apercevoir : une sauce aigre-douce, la réalité virtuelle, un silence assourdissant, une douce violence, un illustre inconnu. Il s'invite aussi dans les titres. Micromégas de Voltaire mélange le petit et le grand en grec, et l'on pense au film Enfermés dehors d'Albert Dupontel ou à Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, les yeux grands fermés. Sans oublier ceux qui font sourire malgré eux, comme le jeune retraité ou la solution provisoire installée depuis dix ans.
Quand l'erreur devient la règle
Il arrive qu'on inverse deux lettres dans un mot. Les linguistes appellent ça une métathèse, et on en entend tous les jours : un infractus au lieu d'un infarctus, un aréoport au lieu d'un aéroport. D'ordinaire, on corrige. Mais parfois, l'erreur gagne.
Le plus bel exemple se trouve dans notre assiette. Le fromage s'appelait autrefois le formage, parce qu'on le mettait en forme dans un moule. À force d'inverser le o et le r, tout le monde a fini par dire fromage, et la faute est devenue la règle. Chaque jour, on mange une métathèse sans le savoir.
La contrepèterie, ou l'art de glisser dans la piscine
On termine par le jeu le plus malicieux de la langue française. La contrepèterie consiste à échanger deux lettres ou deux syllabes entre deux mots d'un énoncé, pour faire apparaître un sens caché, souvent drôle, parfois franchement coquin. L'exemple parfait pour comprendre : « J'ai glissé dans la piscine ». Échangez le gl et le p, et vous obtenez « J'ai pissé dans la glycine ». La première version est une mésaventure, la seconde une tout autre histoire.
Le principe est ancien. Au XVIe siècle, Rabelais s'en amusait déjà dans Pantagruel avec sa « femme folle à la messe », qui devient, en échangeant le f et le m, une femme molle à la fesse. Depuis, les amateurs n'ont jamais arrêté, et Le Canard enchaîné entretient la tradition chaque semaine dans sa rubrique Sur l'album de la comtesse.
Certaines contrepèteries restent tout à fait sages. Des voyages en hôtel deviennent des voyelles en otage. La couche du moche redevient la mouche du coche. Et Démocrite et Hippocrate, deux philosophes grecs, se transforment en une vérité politique intemporelle : le démocrate est hypocrite.
À vous de jouer
D'autres, beaucoup plus célèbres, sont nettement moins convenables. C'est même toute la règle du jeu : dire une phrase parfaitement anodine devant tout le monde, en sachant que seuls les initiés entendent l'autre version. On ne vous donnera pas les solutions des deux suivantes : à vous de les trouver.
« Vous avez le choix dans la date. »
« Le vent souffle dans la rue du quai. »
Si vous avez souri, c'est gagné. Et si rien ne vous a sauté aux yeux, relisez-les à voix haute, lentement. Avant de le faire au bureau, un conseil : vérifiez qui vous écoute.