- Michel Audiard écrit sur mesure pour Gabin, Ventura et Blier, ses acteurs fétiches.
- Les Tontons flingueurs, boudé par la critique en 1963, devient le film culte pour ses dialogues.
- Beaucoup de ses phrases circulent déformées, d'où l'intérêt de revenir aux films.
Tout le monde en connaît au moins une. On la cite au comptoir, au bureau ou dans un repas de famille, souvent sans savoir d'où elle sort. Les phrases de Michel Audiard ont quitté l'écran depuis longtemps. Elles font partie de la langue de tous les jours.
Derrière ces formules, il y a des films, des acteurs et des scènes précises. Il y a aussi un homme qui se disait lui-même orfèvre en imbécillité. Revenir à la source, c'est retrouver le sel de chaque réplique. Et parfois découvrir qu'on la cite de travers.
Du titi du 14e au dialoguiste de talent
Rien ne destinait Michel Audiard au cinéma. Il n'a fait aucune école d'art dramatique et n'a jamais fréquenté le milieu du théâtre. Son vrai professeur, c'est la rue parisienne, avec ses bistrots et ses conversations à voix haute. Il en tirera une langue unique, que les plus grandes vedettes de l'époque vont bientôt s'arracher.
Un gamin des rues devenu journaliste
Michel Audiard naît le 15 mai 1920 dans le 14e arrondissement de Paris. Élevé par son parrain et sa marraine, il grandit dans ce quartier populaire qu'il ne quittera jamais vraiment. Adolescent, il sillonne la capitale à vélo comme livreur. Surtout, il traîne l'oreille partout où l'on parle fort.
Après la guerre, il entre dans la presse. Il signe des reportages et des critiques de cinéma au vitriol dans L'Étoile du soir. En 1949, un cinéaste débutant, André Hunebelle, lui commande un scénario. Ce sera Mission à Tanger. Le journaliste vient de mettre un pied dans le métier qui fera sa fortune.
Gabin, la rencontre qui change tout
Le tournant arrive en 1955. Audiard propose à Jean Gabin le scénario de Gas-oil, et le courant passe aussitôt entre le monstre sacré et le jeune auteur. Suivent Le Baron de l'écluse, Le cave se rebiffe ou Un singe en hiver. Plus d'une quinzaine de films en quelques années.
Audiard taille ses textes au millimètre pour la voix grave de Gabin. Dans Le Président, en 1961, l'acteur incarne un ancien chef du gouvernement qui fait face aux députés. Il leur lance : « La politique, messieurs, devrait être une vocation. » La suite de la tirade, bien plus cinglante, reste un modèle du genre.
Les deux hommes finissent pourtant par se brouiller. Ils se retrouvent en 1968 pour Le Pacha, de Georges Lautner, où Gabin joue un commissaire à quelques mois de la retraite. Face à Robert Dalban, il glisse : « Quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner. » Entre-temps, Audiard est devenu le dialoguiste le mieux payé du cinéma français.
Pourquoi Les Tontons flingueurs ne vieillissent pas ?
En 1963 sort le film qui va résumer à lui seul le style Audiard. Georges Lautner le réalise d'après Grisbi or not grisbi, un roman d'Albert Simonin. Audiard n'est engagé que pour écrire les dialogues. Il ne se prive pourtant pas de proposer des changements dans l'histoire, et voulait même baptiser le film Le Terminus des prétentieux.

Ventura à la place de Gabin
Le rôle principal était d'abord promis à Jean Gabin. Ses exigences sont jugées exorbitantes, et c'est Lino Ventura qui hérite du personnage de Fernand Naudin. Cet ancien truand rangé vend des machines agricoles à Montauban, jusqu'au jour où un télégramme le rappelle à Paris. Autour de lui, Bernard Blier, Francis Blanche, Jean Lefebvre et Claude Rich forment une bande inoubliable.
Ventura donne à Fernand une force tranquille, presque bourrue. C'est lui qui prononce la plus célèbre phrase d'Audiard : « Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît. » Il soupire aussi : « On ne devrait jamais quitter Montauban. » La ville ne l'a pas oublié. Depuis 2014, de petites statues des Tontons, habillés comme dans le film, se dressent dans ses rues.
La scène de la cuisine a failli passer à la trappe
C'est la séquence que tout le monde attend. Les tontons s'enferment dans une cuisine pour enterrer la hache de guerre autour d'une gnôle redoutable. Les verres se vident, les langues se délient. On y entend « Faut reconnaître… c'est du brutal », ou encore l'histoire d'une Polonaise qui en prenait au petit-déjeuner.
Ironie du sort, Audiard jugeait ce passage inutile. Lautner a tenu bon, car il voulait faire un clin d'œil à Key Largo, de John Huston. Bien lui en a pris.
À sa sortie, la critique éreinte le film. Les diffusions à la télévision vont pourtant s'enchaîner pendant des décennies, et chaque génération l'adopte à son tour. Un film méprisé par les critiques est devenu un monument de la culture populaire.
Le secret d'une phrase signée Audiard
Pourquoi ces répliques tiennent-elles encore, plus de soixante ans après ? Il n'existe pas de recette magique, mais quelques ingrédients reviennent sans cesse. Audiard écrivait pour l'oreille avant d'écrire pour la page. Et il connaissait ses comédiens mieux que personne.
De l'argot sur une syntaxe d'académicien
Chez lui, des truands s'expriment comme des membres de l'Académie française. La grammaire est soignée, le vocabulaire sent le zinc. C'est ce mélange qui fait mouche. Audiard écrivait sur mesure pour ses acteurs, au point qu'on ne sait plus si la phrase appartient au personnage ou à celui qui la dit.
Un taxi pour Tobrouk, en 1961, perd une poignée de soldats dans le désert libyen. Le film livre cette formule : « Deux intellectuels assis vont moins loin qu'une brute qui marche. » Une version plus crue circule aussi, où l'injure favorite d'Audiard remplace le mot d'origine. Preuve que le public s'approprie ces mots et les retouche à sa façon.
L'année suivante, Un singe en hiver réunit pour la seule fois à l'écran Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. Le jeune acteur y lance à Paul Frankeur : « Monsieur Esnault, si la connerie n'est pas remboursée par les assurances sociales, vous finirez sur la paille ! » Pas besoin de connaître l'intrigue. La phrase se suffit à elle-même.
Après 1975, une plume plus sombre
Le 19 janvier 1975, son fils François meurt dans un accident de voiture. Audiard travaille alors avec Philippe de Broca sur L'Incorrigible. Le choc est immense, et son écriture change de couleur.
Il continue de signer des succès populaires, comme Le Guignolo ou Le Professionnel pour Belmondo. Mais il écrit aussi les dialogues de Garde à vue, de Claude Miller, en 1981. Ce huis clos tendu entre Lino Ventura, Michel Serrault et Romy Schneider est à des années-lumière des bagarres de cuisine. Il lui vaut en 1982 le César du meilleur scénario, le seul de sa carrière.
Michel Audiard meurt le 28 juillet 1985 dans sa maison de Dourdan. Son fils Jacques est devenu à son tour un cinéaste reconnu, Palme d'or à Cannes en 2015 pour Dheepan. Michel Sardou lui a même consacré une chanson, Le cinéma d'Audiard.
Quarante ans après sa disparition, ses phrases circulent encore, parfois déformées, toujours reconnaissables. Elles sont devenues un patrimoine commun, qu'on se transmet comme des recettes de famille. Il suffit d'en lancer une à table pour qu'un convive enchaîne aussitôt avec la suivante.