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Hitchcock, le maître du suspense

Arts par Camille -  6 min - 29 lectures
Ce qu'il faut retenir
  • Hitchcock distingue le suspense de la surprise : le public en sait plus que les personnages.
  • Sa série Alfred Hitchcock présente prouve qu'il maîtrise la peur en vingt-cinq minutes.
  • Il ne remporte jamais l'Oscar du meilleur réalisateur, malgré cinq nominations.

Imaginez un film très court, en noir et blanc. Un homme, une tempête, deux enfants qui se noient : le sien et celui d'une autre famille. Il ne peut en sauver qu'un. Vingt minutes à peine, et une histoire qui ne quitte plus jamais le spectateur. C'est toute la mécanique des épisodes d'Alfred Hitchcock présente.

Toute une génération a dévoré ces récits à la télévision. Toujours en noir et blanc et avec cette silhouette ronde qui venait se glisser dans un dessin avant de souhaiter le bonsoir aux téléspectateurs. Derrière ce rituel se cachait l'un des plus grands cinéastes du XXe siècle. Un homme qui avait fait de la peur un art.

La recette du suspense selon Hitchcock

Alfred Hitchcock naît le 13 août 1899 à Londres. Il entre dans le cinéma par la petite porte, en dessinant les cartons de texte des films muets. Très vite, il passe derrière la caméra. Et il développe une théorie qu'il appliquera toute sa vie : la peur ne naît pas de ce qu'on montre, mais de ce que le spectateur attend.

La bombe sous la table

Hitchcock a expliqué sa méthode avec un exemple devenu célèbre. Deux hommes discutent autour d'une table. Soudain, une bombe explose. Le public sursaute pendant quelques secondes : c'est la surprise.

Maintenant, montrez d'abord l'engin au spectateur, avec sa minuterie réglée sur une heure précise. La même conversation banale devient insoutenable. Chacun a envie de crier aux personnages de partir. Le suspense naît quand le public en sait plus que les héros, et Hitchcock a bâti toute son œuvre sur ce principe.

Le MacGuffin et les apparitions éclair

Autre invention maison, le MacGuffin. C'est l'objet que tous les personnages poursuivent, mais dont le spectateur se moque au fond. Dans Les Enchaînés, en 1946, il s'agit de minerai d'uranium caché dans des bouteilles de vin. Peu importe ce qu'il y a dedans : ce qui compte, c'est la course qu'il déclenche.

Le cinéaste s'offrait aussi une petite signature : une apparition de quelques secondes dans presque chacun de ses longs-métrages. Les spectateurs la guettaient comme un jeu. La plus astucieuse se trouve dans Lifeboat, en 1944. L'action se déroule entièrement sur un canot de sauvetage, impossible d'y croiser un passant. Hitchcock apparaît donc en photo, dans une réclame pour un régime amaigrissant imprimée dans un journal.

Les films qui l'ont rendu immortel

En 1939, le producteur David O. Selznick fait venir Hitchcock à Hollywood. Le Britannique y trouve des moyens qu'il n'a jamais connus. Il va s'en servir pour enchaîner, pendant plus de vingt ans, des chefs-d'œuvre qui servent encore de modèles aux réalisateurs d'aujourd'hui.

Alfred Hitchcok, roi du suspense

Rebecca et La Corde, des débuts américains audacieux

Son premier long-métrage américain, Rebecca, sort en 1940. Il décroche l'Oscar du meilleur film. Mais la statuette revient au producteur, Selznick. Hitchcock, lui, repart les mains vides.

Ce paradoxe va le poursuivre toute sa carrière. Cinq fois nommé pour l'Oscar du meilleur réalisateur, il ne l'a jamais remporté. Hollywood lui remettra seulement un prix honorifique en 1968.

En 1948, La Corde montre son goût pour les défis techniques. Deux étudiants cachent un cadavre dans une malle, puis reçoivent leurs invités autour. Le tout est conçu pour donner l'illusion d'une prise unique. À l'époque, une bobine ne dure pourtant qu'une dizaine de minutes. Les raccords se cachent donc dans le dos d'un acteur ou sur le couvercle du meuble.

Les années 1950 et 1960, l'âge d'or

Suit une décennie éblouissante. Dans Fenêtre sur cour, en 1954, James Stewart joue un photographe cloué sur un fauteuil roulant qui espionne ses voisins. Quatre ans plus tard, Sueurs froides raconte l'obsession d'un ancien policier pour une femme mystérieuse. Accueilli tièdement à sa sortie, il a été élu meilleur film de tous les temps par la revue britannique Sight and Sound en 2012.

En 1959, La Mort aux trousses lance Cary Grant dans une course folle. Il est poursuivi par un avion d'épandage au milieu des champs, puis se retrouve suspendu aux visages géants du mont Rushmore.

Puis vient Psychose, en 1960. La scène de la douche dure moins d'une minute à l'écran, mais a demandé une semaine de tournage. Le sang qui coule dans la bonde ? Du sirop de chocolat, plus convaincant en noir et blanc. Pour préserver la surprise, Hitchcock exige même que personne n'entre dans la salle une fois la séance commencée.

Trois ans plus tard, Les Oiseaux transforme de simples mouettes et corbeaux en menace. Aucune partition orchestrale ne l'accompagne. Seuls des cris et des battements d'ailes, créés électroniquement, font monter la tension.

De la télévision à la consécration

En 1955, la télévision s'installe dans les foyers américains, et le cinéma la regarde de haut. Hitchcock, lui, y voit une formidable occasion. Il va conquérir le petit écran, puis la reconnaissance qui lui manquait encore.

Alfred Hitchcock présente, vingt-cinq minutes pour glacer le sang

La série démarre le 2 octobre 1955 et dure jusqu'en 1965, en comptant sa version d'une heure. Plus de 350 épisodes au total, tournés en noir et blanc, avec souvent une chute cruelle dans les dernières secondes.

Le rituel est immuable. Sur la musique de la Marche funèbre d'une marionnette, de Gounod, la silhouette du maître vient épouser un profil caricatural tracé en quelques traits. Puis il présente l'histoire avec un humour pince-sans-rire, en se moquant volontiers des annonceurs qui financent l'émission.

Il ne réalise lui-même qu'une petite vingtaine d'épisodes. Parmi eux, une pépite tirée d'une nouvelle de Roald Dahl : une femme tue son mari avec un gigot congelé, puis fait cuire l'arme du crime et la sert aux policiers venus enquêter. Vingt-cinq minutes lui suffisent pour faire aussi peur qu'un long-métrage.

Truffaut, l'admirateur qui l'a fait entrer au panthéon

Longtemps, la critique a vu en Hitchcock un habile amuseur. C'est un jeune cinéaste français qui va changer ce regard. En 1962, François Truffaut l'interroge pendant une semaine sur chacun de ses films.

De ces entretiens naît un livre, publié en 1966, devenu la bible de générations de réalisateurs. Hitchcock y apparaît enfin pour ce qu'il est : un auteur à part entière, qui pense chaque plan.

Anobli par la reine Elizabeth II au début de l'année 1980, il meurt le 29 avril suivant à Los Angeles. Mais ses histoires continuent de tourner, à la télévision comme dans les mémoires. Il suffit d'une douche, d'un vol de corbeaux ou d'une silhouette dans un dessin pour que le frisson revienne.