- La France célèbre le bicentenaire de la photographie, née vers 1826 chez Nicéphore Niépce.
- Sa première image, prise depuis une fenêtre, a demandé des heures, voire des jours de pose.
- La Bourse de Commerce expose 700 œuvres de plus de 70 photographes jusqu'au 18 janvier 2027.
Nous prenons chaque jour des dizaines de photos sans y penser. Un repas, un coucher de soleil, une étiquette à garder en mémoire : un geste du pouce suffit. Il y a deux siècles, obtenir une seule image demandait des heures d'attente, un laboratoire bricolé et une patience hors du commun.
Cette histoire commence dans un village de Saône-et-Loire, à la fenêtre d'un inventeur obstiné. La France fête cette année le bicentenaire de la photographie, lancé officiellement le 1er septembre. À Paris, la Bourse de Commerce lui consacre depuis le 7 octobre une exposition hors norme. L'occasion de revenir sur un homme que l'histoire a longtemps oublié.
Qui était Nicéphore Niépce ?
Le nom de Daguerre est resté dans toutes les mémoires. Celui de Niépce beaucoup moins, alors qu'il a ouvert la voie. Né à Chalon-sur-Saône le 7 mars 1765, Joseph Nicéphore Niépce n'a rien d'un artiste. C'est un inventeur touche-à-tout, curieux de mécanique autant que de chimie, qui travaille dans sa propriété familiale du Gras, à Saint-Loup-de-Varennes.
Un chercheur passionné de mécanique
Avant de s'intéresser aux images, Niépce conçoit avec son frère Claude le pyréolophore, un moteur à combustion interne breveté en 1807. Il perfectionne aussi un ancêtre de la bicyclette. Ses recherches le mènent ensuite vers la lithographie, une technique d'impression alors à la mode.
Il rêve d'un procédé capable de reproduire une image sans la main d'un dessinateur. Pendant des années, il multiplie les essais avec des plaques, des vernis et des solutions sensibles à la lumière. Son idée est de laisser le soleil dessiner à la place de l'homme.
L'héliographie, l'écriture par le soleil
Niépce baptise son procédé héliographie, un mot venu du grec qui signifie écriture par le soleil. Le principe tient en quelques gestes. Une plaque d'étain est enduite de bitume de Judée, une sorte de goudron naturel qui durcit à la lumière. Placée au fond d'une chambre obscure, elle reçoit l'image de la scène extérieure.
Les parties éclairées durcissent, celles restées dans l'ombre se dissolvent ensuite au lavage. Il reste une image fixée dans le métal. Rien à voir avec un instantané : il faut des heures de lumière continue pour que le bitume réagisse.

Le Point de vue du Gras, la première image
Vers 1826, Niépce installe sa chambre obscure devant la fenêtre de son atelier, à l'étage de sa maison. Il la pointe vers la cour et les bâtiments voisins, puis il attend. Le résultat est flou, granuleux, presque abstrait au premier regard. C'est pourtant la plus ancienne photographie conservée au monde.
Des heures, voire des jours de pose
Les spécialistes discutent encore de la durée exacte. Les premières estimations parlaient d'une dizaine d'heures. Des reconstitutions récentes, menées à partir des notes de Niépce et de matériaux d'époque, évoquent plutôt plusieurs jours d'exposition. Sur l'image, le soleil semble d'ailleurs éclairer les deux côtés des bâtiments en même temps.
La date elle-même fait débat. Les institutions françaises retiennent 1826, ce qui fixe le bicentenaire à cette année. Une partie des historiens penche plutôt pour 1827. Peu importe au fond : cette petite plaque marque le moment où le monde réel s'est imprimé seul pour la première fois.
Daguerre prend la lumière
En 1829, Niépce s'associe à Louis Daguerre, peintre de décors et homme de spectacle. Daguerre apporte sa maîtrise de l'optique, Niépce son procédé. Mais l'inventeur meurt le 5 juillet 1833 dans sa maison du Gras, presque ruiné, sans avoir vu le succès de son idée.
Daguerre poursuit seul. En 1839, il présente le daguerréotype, qui ramène le temps de pose à quelques minutes. L'État achète l'invention et l'offre au monde. Le nom de Daguerre fait le tour de la planète, celui de Niépce s'efface. Son fils publiera même un texte pour rappeler qui était le véritable inventeur.
Deux siècles plus tard, Paris fait la fête
La plaque du Point de vue du Gras a connu un destin de roman. Disparue pendant des décennies, elle a été retrouvée en 1952 par l'historien et collectionneur Helmut Gernsheim. Elle est aujourd'hui conservée à l'université du Texas, aux États-Unis. La maison du Gras, elle, est devenue un musée. En 2026, toute la France rend hommage à l'invention, et Paris en est la vitrine.
Remember Me à la Bourse de Commerce
L'exposition phare s'appelle Remember Me, d'après une œuvre de l'artiste américaine Barbara Kruger. Du 7 octobre 2026 au 18 janvier 2027, la Bourse de Commerce consacre pour la première fois tous ses espaces à la photographie. Environ 700 œuvres de plus de 70 artistes y sont réunies, issues d'une collection qui compte plus de 8 000 tirages.
Le parcours ne suit aucun ordre chronologique. Il joue sur les correspondances et la mémoire, de Gustave Le Gray, pionnier du XIXe siècle, à Cindy Sherman. On y croise Man Ray, Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Lee Miller ou Annie Leibovitz. Irving Penn et Raymond Depardon y sont invités d'honneur. La visite se termine par une œuvre de Man Ray, un simple carré noir peint sur du carton.
D'autres rendez-vous dans toute la France
La Bourse de Commerce n'est pas seule à célébrer l'anniversaire. À partir du 16 octobre, le Jeu de Paume consacre une exposition à William Klein, dont on fête aussi le centenaire de la naissance. La Maison européenne de la photographie met Irving Penn à l'honneur, et de nombreuses villes de région proposent leurs propres expositions labellisées.
Deux siècles après la fenêtre du Gras, la photographie a changé de visage. Elle tient dans une poche et se partage en une seconde. Le geste reste pourtant le même que celui de Niépce : retenir un instant de lumière pour qu'il ne disparaisse pas.