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Les arbres communiquent-ils vraiment sous la terre ?

Nature Publié le 21/10/2026 par Camille -  5 min - 35 lectures
Ce qu'il faut retenir
  • Des champignons microscopiques relient les racines de nombreux arbres.
  • Du carbone circule entre arbres voisins, des expériences l'ont montré.
  • L'arbre-mère qui nourrit ses petits reste une hypothèse non prouvée.

L'idée a fait le tour du monde. Sous nos pieds, les arbres d'une forêt seraient reliés par un immense réseau souterrain. Ils échangeraient de la nourriture, s'avertiraient d'un danger et les plus vieux veilleraient sur les plus jeunes. Des livres à succès et des conférences vues des millions de fois ont popularisé cette image.

La réalité scientifique est plus nuancée, mais tout aussi fascinante. Le réseau existe bel et bien, et du carbone y circule. En 2023, une revue publiée dans Nature Ecology & Evolution n'a pourtant trouvé aucune étude validée par des pairs montrant que les vieux arbres nourrissent en priorité leurs propres descendants par ces réseaux.

Sous la forêt, des kilomètres de filaments

Le sol d'un bois est parcouru de fils blancs, plus fins qu'un cheveu, appelés hyphes. Ils appartiennent à des champignons qui vivent en étroite relation avec les arbres. Cette alliance porte un nom : la mycorhize, du grec désignant le champignon et la racine.

Du sucre contre de l'eau et des minéraux

L'association repose sur un échange. L'arbre fournit au champignon des sucres fabriqués grâce à la lumière. En retour, son partenaire prolonge en quelque sorte les racines, et va chercher l'eau, l'azote et le phosphore bien plus loin dans le sol.

Sans ce partenaire, beaucoup d'essences poussent mal. Les jeunes plants privés de mycorhizes restent chétifs, surtout sur les sols pauvres. Les forestiers le savent depuis longtemps, bien avant que la science ne parle de réseau.

Cette alliance remonte à plus de 400 millions d'années. Elle concerne la grande majorité des plantes terrestres. Les promeneurs en connaissent une partie visible sans le savoir : le cèpe et la girolle sont les fruits de champignons mycorhiziens, liés à des chênes, des hêtres ou des pins. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on ne sait pas cultiver le cèpe et la girolle comme le champignon de Paris. La truffe noire fonctionne de la même manière avec certains chênes : pour la récolter, il faut planter de jeunes sujets déjà associés à ce champignon.

Les arbres communiquent entre eux

Un réseau branché sur plusieurs arbres

Ces organismes ne se limitent pas toujours à un seul partenaire. Leurs filaments peuvent s'attacher aux racines de plusieurs arbres voisins, parfois d'espèces différentes. Les scientifiques parlent de réseau mycorhizien commun.

C'est ce branchement multiple qui a donné naissance à l'idée d'un internet de la forêt. Si plusieurs arbres partagent le même champignon, des substances pourraient en théorie passer de l'un à l'autre. Restait à le démontrer sur le terrain.

1997, une découverte devenue célèbre

La forêt en réseau est née d'une expérience menée au Canada. Ses résultats ont fait la couverture d'une grande revue scientifique. D'autres équipes ont ensuite cherché à les vérifier.

Le bouleau et le sapin de Douglas

En 1997, la chercheuse canadienne Suzanne Simard publie dans Nature une étude menée en Colombie-Britannique. Son équipe a marqué le carbone absorbé par des bouleaux et des sapins de Douglas, puis l'a retrouvé chez leurs voisins. Le carbone avait circulé dans les 2 sens entre les 2 espèces.

La revue illustre sa couverture avec une formule promise à un bel avenir : le wood wide web, un clin d'œil à la toile d'internet. L'expression ne figurait pas dans l'article. Elle a pourtant résumé pendant des années tout ce qu'on prêtait aux arbres.

Des épicéas suisses arrosés de carbone marqué

En 2016, une équipe de l'université de Bâle a repris la question à grande échelle. À l'aide d'une grue, les chercheurs ont diffusé du gaz carbonique marqué dans la cime d'épicéas de 40 mètres. Ils ont ensuite cherché ce carbone dans les racines des arbres alentour.

Il s'y trouvait bien, à hauteur de près de 40 % du carbone des fines racines, y compris chez des hêtres, des pins et des mélèzes. Les résultats, parus dans la revue Science, confirmaient qu'une part du carbone passe d'un arbre à l'autre sous terre. Ils ne disaient pas pour autant si ce transfert aidait vraiment les arbres qui le recevaient.

Arbres-mères, la science reste prudente

Au fil des années, le récit a pris de l'ampleur. Des arbres-mères reconnaîtraient leurs descendants et leur enverraient des ressources en priorité. Le livre de l'Allemand Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, a porté cette vision auprès du grand public.

Une revue scientifique qui tempère

En 2023, 3 chercheurs, menés par Justine Karst de l'université de l'Alberta, ont passé au crible les études publiées. Ils ont examiné 3 affirmations courantes. La présence généralisée de ces réseaux dans les forêts et leur bénéfice pour les jeunes plants leur ont paru faiblement établis.

Pour la troisième, celle des arbres-mères qui favorisent leurs petits, ils n'ont trouvé aucune preuve publiée dans une revue à comité de lecture. Le carbone pourrait aussi passer par le sol, sans transiter par le champignon. Suzanne Simard conteste la méthode de cette revue et défend ses travaux.

L'équipe a aussi relevé un effet de citation en chaîne. Des articles reprenaient les conclusions d'autres publications en les amplifiant un peu plus à chaque fois, jusqu'à leur faire dire davantage que les mesures d'origine.

Une forêt plus solidaire qu'un simple alignement d'arbres

Ce débat ne remet pas en cause l'essentiel. Les champignons relient bien les racines, et des échanges existent sous terre. Une forêt reste un milieu où chaque espèce dépend des autres, des champignons aux insectes en passant par les oiseaux.

La question porte plutôt sur l'intention qu'on prête aux arbres. Les mots comme parler, partager ou protéger rendent le sujet plus attachant, mais ils dépassent ce que les mesures ont démontré. Les recherches se poursuivent, et la forêt n'a sans doute pas livré tous ses secrets.

Ces travaux intéressent aussi les gestionnaires de forêts. Le passage répété d'engins lourds tasse le sol et peut abîmer ce maillage de filaments. Laisser certains vieux arbres debout lors d'une coupe aide le sol à garder une partie de ses champignons, et donc à repartir plus vite.