- Avant Tolkien, la fantasy n'existait pas vraiment comme genre à part entière.
- Une édition pirate a fait du Seigneur des Anneaux un phénomène sur les campus américains.
- Du jeu de rôle aux jeux vidéo, puis aux films de Peter Jackson, son œuvre a tout façonné.
Troisième et dernier volet d'une série en trois parties consacrée à J.R.R. Tolkien et à son œuvre.
Partie 1 : Tolkien (1/3) : comment est née la mythologie de la Terre du Milieu ? → Lire l'article
Partie 2 : Tolkien (2/3) : comment Le Silmarillion a été reconstruit après sa mort ? → Lire l'article
Avant Tolkien, la fantasy n'existait pas vraiment comme genre à part entière dans les librairies : on trouvait des récits merveilleux dispersés au milieu de la science-fiction ou de la littérature pour enfants. Le Seigneur des Anneaux a changé cela, mais pas tout de suite, et pas seulement grâce à ses qualités littéraires. Il a fallu un piratage éditorial, une poignée de joueurs passionnés et un studio de cinéma prêt à parier gros. C'est ainsi que la Terre du Milieu est devenue le socle d'une bonne partie de la culture populaire actuelle, des tables de jeu de rôle jusqu'aux podiums des Oscars.
Un piratage qui transforme un livre en phénomène de campus
En 1965, l'éditeur américain Ace Books découvre une faille dans le copyright du Seigneur des Anneaux aux États-Unis. Elle tient à la façon dont l'édition locale avait été fabriquée, à partir de plaques imprimées au Royaume-Uni. Ace publie alors une version de poche non autorisée, sans reverser un centime à Tolkien. Vendue 75 cents, contre 95 pour le volume officiel qui sort chez Ballantine la même année, cette copie pirate se répand à toute vitesse sur les campus. Le bouche-à-oreille et la culture étudiante contestataire de l'époque font le reste.
Tolkien encourage ses lecteurs à boycotter Ace au profit de Ballantine, allant jusqu'à faire imprimer une note personnelle au dos de ses exemplaires. La controverse, largement relayée par la presse et soutenue par la toute jeune association des écrivains de science-fiction américains, ne fait qu'accélérer la popularité du livre plutôt que de la freiner. En quelques mois, Le Seigneur des Anneaux passe du statut d'ouvrage culte à celui de phénomène de société aux États-Unis. Toute une génération s'y reconnaît, autant qu'elle y voit une évasion bienvenue. Sous la pression, Ace finira d'ailleurs par verser des droits à l'auteur et par renoncer aux réimpressions.
La naissance de la fantasy comme genre à part entière
Cette explosion de popularité pousse les éditeurs à créer une catégorie propre pour ce type de récit, distincte de la science-fiction avec laquelle on la confondait jusque-là dans les rayons. Le succès du Seigneur des Anneaux ouvre la voie à toute une génération d'auteurs qui vont écrire dans son sillage. Leurs mondes secondaires sont complets, avec une géographie cohérente et une histoire qui s'étend parfois sur plusieurs siècles. C'est exactement ce que Tolkien avait patiemment construit depuis les tranchées de la Somme.
La high fantasy, comme on l'appellera plus tard, doit largement son existence en tant que catégorie éditoriale à ce succès américain des années 1960. Sans cette vague, il n'est pas certain que des maisons d'édition auraient osé publier et mettre en avant des récits aussi longs et aussi dépaysants. Des textes, surtout, aussi exigeants sur la construction d'un monde imaginaire.
Hobbits, ents et balrogs avant la mise en demeure
Cette nouvelle génération de créateurs ne se limite pas aux livres. En 1974, Gary Gygax publie les toutes premières règles de Donjons & Dragons, et il y intègre sans détour du vocabulaire directement emprunté à Tolkien. Les hobbits y sont une race jouable, et les joueurs peuvent y affronter des ents et des balrogs. Les wargs ou les nazgûls apparaissent aussi dans les premiers manuels, aux côtés d'elfes, de nains et d'orcs déjà largement inspirés de son univers.
Pendant plusieurs années, personne ne s'en formalise vraiment, le jeu restant confidentiel et confiné à un petit cercle d'amateurs de jeu de plateau et de wargame. Gary Gygax lui-même niera pendant un temps toute influence directe de l'écrivain, alors que la plupart des joueurs reconnaissent immédiatement d'où viennent ces noms. Il faudra attendre la fin des années 1970 pour que le jeu devienne un véritable phénomène de société.
Une mise en demeure qui a changé le vocabulaire du jeu de rôle
Les choses changent en 1977. TSR, la société qui édite Donjons & Dragons, commercialise sans licence un jeu de plateau intitulé The Battle of Five Armies, directement inspiré du Hobbit. Au même moment, une adaptation télévisée du roman arrive sur les écrans. Les ayants droit, représentés notamment par la société de l'homme d'affaires Saul Zaentz, envoient une mise en demeure exigeant le retrait de nombreux termes.
TSR retire le jeu de plateau et accepte de changer plusieurs noms dans Donjons & Dragons. Les hobbits deviennent des halflings, les ents des treants, et les balrogs des démons de type VI, rebaptisés plus tard balors. Des mots comme elfe, nain, gobelin ou dragon restent en revanche inchangés. Ils sont jugés trop communs et antérieurs à Tolkien dans le folklore européen, l'éditeur ayant réussi à démontrer qu'ils appartenaient au domaine public. Ce compromis, trouvé à l'amiable sans procès formel, fixe une bonne partie du vocabulaire encore utilisé aujourd'hui dans la quasi-totalité des jeux de rôle et de fantasy.
Des tables de jeu de rôle aux jeux vidéo
Cette influence ne s'arrête pas aux livres de règles imprimés. Les mêmes archétypes se retrouvent ensuite dans des dizaines de titres sur ordinateur puis sur console : races elfiques, nains forgerons, orcs belliqueux, anneaux magiques et quêtes épiques. Ils définiront tout le genre du jeu de rôle électronique, des premiers Donjons & Dragons informatiques jusqu'aux séries à succès des décennies suivantes.
Le vocabulaire changé sous la pression légale en 1977 est aujourd'hui si répandu que la plupart des joueurs en ignorent l'origine. Tout vient pourtant d'un contentieux avec les ayants droit d'un romancier britannique décédé quatre ans plus tôt. Le mot halfling, en particulier, est désormais perçu comme un terme générique de fantasy à part entière, presque plus utilisé que son modèle en dehors des adaptations directes de Tolkien.
Peter Jackson et le triomphe aux Oscars
Le cinéma referme la boucle au début des années 2000. La trilogie réalisée par Peter Jackson, tournée en Nouvelle-Zélande entre 1999 et 2000, sort au rythme d'un volet par an, de 2001 à 2003. Elle rapporte au total près de trois milliards de dollars au box-office. Surtout, elle convainc enfin l'industrie du cinéma que la fantasy peut rivaliser avec n'importe quel autre genre. Y compris auprès de l'Académie des Oscars, longtemps réticente à récompenser ce type de production.
Le premier volet, La Communauté de l'Anneau, sort en 2001. Il installe la compagnie des neuf marcheurs formée à Fondcombe et introduit, dans les mines de la Moria, la toute première apparition à l'écran de Gollum. On n'aperçoit qu'une silhouette furtive, repérée par Frodon, avant que Gandalf n'explique qui est cette créature et ce qu'elle représente pour la quête. À ce stade, le personnage est encore un modèle numérique différent de celui, plus abouti, qu'incarnera Andy Serkis l'année suivante.


Le deuxième volet, Les Deux Tours, sort en 2002 et bascule dans un registre plus guerrier, dominé par le siège du Gouffre de Helm. Une forteresse y est assiégée de nuit, sous la pluie, par une armée entière d'orcs. C'est l'une des séquences de bataille les plus longues et les plus admirées de toute la saga.

Le troisième volet, Le Retour du Roi, sort en 2003 et culmine avec la bataille du Pelennor devant les remparts de Minas Tirith. Le point d'orgue arrive quelques mois plus tard, en 2004 : le long-métrage remporte les onze Oscars auxquels il était nommé, dont celui du meilleur film. Seuls Ben-Hur et Titanic avaient jusque-là réalisé une telle performance. Howard Shore repart notamment avec la statuette de la meilleure musique originale, qui couronne des années de travail sur les thèmes de la saga. C'est aussi la première fois qu'une œuvre de fantasy décroche la statuette suprême. Peter Jackson le résumera lui-même sur scène ce soir-là, en remerciant l'Académie d'avoir su voir au-delà des trolls, des magiciens et des hobbits.

Le réalisateur reviendra ensuite à la Terre du Milieu une seconde fois, avec la trilogie du Hobbit, sortie entre 2012 et 2014. C'est bien ce double cycle, plus que les livres eux-mêmes, qui a fait connaître l'œuvre de Tolkien au grand public, bien au-delà du cercle de ses lecteurs d'origine. Plusieurs générations de spectateurs ont découvert la Terre du Milieu par l'écran, avant de lire les romans, ou sans jamais les ouvrir.

L'empreinte de ces films dépasse d'ailleurs largement les salles de cinéma. Le studio d'effets spéciaux Weta Workshop, fondé à Wellington une dizaine d'années avant le tournage, devient une référence mondiale grâce à son travail sur la saga. Il continue depuis à façonner l'esthétique de nombreuses productions de fantasy. La Nouvelle-Zélande elle-même profite durablement de cette association, et les autorités touristiques du pays surfent sur son image de patrie de la Terre du Milieu. Des études estiment qu'une part significative des visiteurs internationaux cite encore Le Seigneur des Anneaux parmi les raisons de leur venue, plus de vingt ans après la sortie du premier film.
Plus de soixante-dix ans après la publication du premier tome du Seigneur des Anneaux, l'empreinte de Tolkien reste ainsi partout. On la retrouve dans le vocabulaire des jeux de rôle, dans la structure de ceux de fantasy et dans le paysage touristique néo-zélandais. Elle se lit aussi dans la reconnaissance qu'Hollywood accorde désormais à un genre longtemps considéré comme mineur. Signe que l'histoire n'est pas close : Peter Jackson a annoncé en mai 2026 être en discussion avec les héritiers pour obtenir les droits d'adaptation du Silmarillion, toujours refusés par Christopher Tolkien de son vivant. Rien n'est encore signé à ce stade, mais la porte, longtemps fermée, semble s'entrouvrir.